
Il y a des films qui, tout en s’adressant à nous, spectateurs bien installés dans le XXIème siècle, font appel à une Histoire millénaire. Non dans le fond – Gladiator, Troie, Ben-Hur et autres superproductions peplumesques ne pourraient être plus éloignés de notre film – mais dans la forme. La caméra se veut alors stratigraphique et, sondant la terre, en révèle le sang qui la gorge ; l’Histoire donc. Les saisons de Maureen Fazendeiro appartient à cette famille. Au sud du Portugal, la cinéaste erre avec quelques compagnons de route, de la pellicule et des micros, pour enregistrer légendes et contes de la région, son ciel et son sol.
Les pieds sous terre
C’est le grain d’une image Super 8 qui ouvre le film. Fragile, elle filme les rugosités d’une pierre. Excroissance venue des souterrains, celle-ci pointe son nez dans un vaste champ entouré d’animaux et de bergers. C’est à cette image primitive que la cinéaste semble vouloir revenir tout au long du film. À la recherche des éclats du temps passé. Ces traces gisent dans la matière– terres, ciels, arbres et roches sont filmés avec autant d’intensité qu’un dialogue – mais aussi dans l’immatériel. Errant dans la région, Maureen Fazendeiro va de rencontre en rencontre, de légendes en faits historiques, déchiffrant la poussière qui s’accroche aux corps et aux récits. Parler de fantôme serait imprécis car si le film nous montre une chose, c’est que le passé ne nous hante pas mais nous habite.
Deux voix d’outre-tombe nous accompagnent dans notre errance. Celles de Vera et Georg Leisner, archéologues allemands qui explorèrent la région dans les années 1940. Ponctuant le film, ce témoignage purement documentaire touche par la factualité et le présent du texte (les archéologues y décrivent l’avancée de leur étude des roches mégalithiques). D’autres, avant la cinéaste, avant nous, se sont intéressés aux traces du temps. Pour accompagner les lettres lues des archéologues, la cinéaste opère par de longs et lents panoramiques sur le paysage. En off, des voix s’élèvent, celles des Leisner, celles des habitants de la région, alors que l’image, elle, s’enfonce sous terre, en révèle l’Histoire. L’on voit alors, sur ce sol d’où surgissent des roches millénaires, des gens marcher, chanter, échanger et dormir ; réciter les poèmes d’un homme qui, un jour, se tenait avec eux.
On pense alors aux Straub et à la grande affaire de leur cinéma : la résistance. Filmer des corps qui résistent au temps, au pouvoir. En trame de fond des Saisons, au détour d’un dialogue ou d’un regard, se devine une Histoire des luttes. Celles pour de meilleures conditions de travail, celles contre un régime fasciste, celles, plus anciennes, contre un pouvoir monarchique ; en somme, celles pour habiter cette terre le plus dignement possible. Ces histoires de lutte nous tendent la main, nous touchent encore et nous marquent. Dans les Saisons, un cut suffit pour nous relier à elles. Apparaissent alors des corps qui occupèrent ce paysage il y a bien longtemps. Sans discours, la cinéaste les place dans le cadre et leur simple présence émeut en cela qu’elle souligne une évidence : d’autres, ici-même, vécurent.
Il y a plus d’un siècle, Cézanne discutait avec Joachim Gasquet, son jeune ami poète, et lui disait « Regardez cette Sainte-Victoire. Quel élan, quelle soif impérieuse de soleil, et quelle mélancolie, le soir, quand toute cette pesanteur retombe… Ces blocs étaient du feu. Il y a du feu encore en eux ». Maureen Fazendeiro s’attèle à filmer ce feu millénaire qui habite encore la terre et réchauffe les corps.
Les Saisons / de Maureen Fazendeiro / Documentaire / Portugal / 1h23 / Sortie le 25 mars 2026.