Aller – retour

Festival / Cinéma du réel

© Damien Cattinari, AVRIL FILMS

Aller au cinéma, c’est retourner en enfance, a pu dire, ici ou là, Serge Daney. Ou plus précisément, c’est constater ce qui persiste en nous, le reste qui s’est évaporé ; retrouver le sentiment de découverte et d’apprentissage. Un perpétuel aller-retour donc, un échange entre son passé et son présent. D’aller et de retour, il fut beaucoup question dans cette 48ème édition du Cinéma du réel.

London de Sebastian Brameshuber (par ailleurs sacré Grand Prix Cinéma du réel) en trace un premier trajet. Révélant la grande mélancolie des autoroutes autrichiennes (et, par cela, de toutes), le film suit les allers et venues de Bobby, retraité récupérant des passagers sur le bord de la route, de Vienne à Salzbourg. Roadtrip kiarostamien au dispositif épuré, le film dessine en creux les contours d’une Europe militarisée aux frontières belliqueuses et emplie de violence sociale. Du minuscule singulier de cet habitacle de voiture s’ouvre le récit collectif.

Une certaine idée du collectif est au cœur de nombreux films de cette sélection. Dans le très beau Comme d’ici au pommier, le réalisateur se pose, en vain, la question de savoir s’il existe des lieux sans plaies du passé. Des lieux que l’Histoire n’aurait pas affectés. Les films de cette 48ème édition n’auront eu de cesse de lui répondre par la négative, tant nombre d’images furent ici doublées par les cicatrices permanentes du passé. Que l’on pense aux Enfants sans terre adoptés sous la dictature chilienne, aux traces de la colonisation dans Nuestra Tierra, Dao, Le serpent à Bonanjo ou dans les films de la sélection palestinienne, il est toujours question de se confronter à la grande Histoire qui hante les corps et les lieux.

Le documentaire, art de l’Histoire, donc ? Non, plutôt de la mise en forme de l’Histoire. Mettre en forme – en scène, c’est déjà prendre position. C’est de cette confrontation entre un je et un autre, un ici et un ailleurs (le très grand film de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville était présenté dans la sélection Forme du refus sur la Palestine), que naissent les plus beaux films. Contre l’unicité du un, cette altérité peut être des plus délicate et subtile. Suburbia, aller-retour en est l’un des plus beaux exemples de cette sélection. Un réalisateur, Damien Cattinari, face à un territoire et son paysage. Contre les représentations télévisuelles (un regard, une domination), Suburbia, aller-retour prend le temps d’observer. Alors s’ouvre le film par un plan qu’il sera difficile d’oublier. Nous sommes sur une colline, supposons à Argenteuil. L’orage est passé. Au loin, très loin, les nuages s’estompent et laissent apparaître le paysage. La Défense coupe la ligne d’horizon.

Les paysages sont donc à filmer, nous montre Damien Cattinari ; ils sont aussi à traverser et, en passant, à habiter. Olivier Zabat en a fait le cœur de sa Ligne de flottaison, où, le long d’un fleuve, il s’immisce dans un centre d’aide sociale. Le film révèle alors qu’il faut bien souvent plus de force pour flotter (trouver une place et garder sa stabilité) que pour nager (virevolter solitairement). Bien qu’il soit question ici de misère sociale, ailleurs d’handicap (And if the body, Un chant aveugle), de colonisation (la sélection palestinienne Forme du refus, la rétrospective Jumana Mana) ou d’écoféminisme (une sélection était dédiée au sujet), les films de cette 48ème édition n’ont, pour la plupart, jamais plongé dans le didactisme – propre au reportage. C’est ici la grande qualité de ce festival : présenter des œuvres éclectiques et riches en propositions formelles. Devant Dao, London, Retour avant 15h, The Cow’s Complaint, Levers et d’autres, il ne faut alors pas se demander ce qui relève du documentaire ou de la fiction, du vrai, du faux, mais simplement ce qui relève de l’image juste et de l’injuste. Une position de spectateur qui fait trop souvent défaut.

Entre deux allers-retours, il fut aussi question de ponts. Le festival lui avait consacré une rétrospective en 2024, une sélection en 2025, c’est ici en séances spéciales que son nouveau film nous fut montré. Comme, un temps, Monet s’intéressa aux gares, James Benning s’intéresse ici à huit ponts, Eight Bridges. En reste un film qui en revient aux rudimentx du cinéma et qui en appelle à notre extrême vigilance de spectateur, chaque détail du plan prenant une importance toute particulière alors que le temps passe. Autre grand nom, Ross McElwee nous a offert l’une des séances les plus émouvantes du festival. Avec Remake, le cinéaste revient sur les dernières années de sa vie où il connut la mort de son fils. Plusieurs évènements se conjuguent toujours chez lui. La vie, son film, ne se résume jamais à une action. C’est de ce jeu d’aller-retour entre sa table de montage, ses drames familiaux et ses joies qu’est composée Remake, dernière lettre filmée que nous envoie Ross McElwee. C’est peut-être finalement cela qui est si plaisant dans un festival comme celui-ci : prendre des nouvelles de cinéastes proches, en découvrir d’autres. Tout simplement.  

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