Le Fleuve de la mort

Ressortie / Actuellement au cinéma

© Les Films du Camélia

« Pas de dimanche sans macchabée. » Prononcée par un pistolero, la phrase porte le poids de la tragédie qui voit deux familles rivales s’entretuer de génération en génération dans le village côtier de Santa Bibiana, au Mexique. Tout est parti d’une querelle de fermiers : parce qu’un Anguiano peste contre le bétail qui empiète sur ses terres, un Menchaca décide de le refroidir et déclenche ainsi un cycle de violence meurtrière sans fin.

Après l’extraordinaire Él en 2022, Les Films du Camelia poursuivent leur entreprise de restauration des films de la période mexicaine de Luis Buñuel. Si la commande à laquelle répond le réalisateur avec Le Fleuve de la mort fait preuve d’une subversion et d’une finesse d’écriture moindres, elle lui permet néanmoins de poser un regard d’observateur extérieur sur la survivance de ces rites macabres primitifs. Le cinéaste exilé y traduit sa stupeur face à la banalité de la mort et interroge la vacuité de la vengeance. Les assassinats y sont filmés sans emphase : sous le soleil, en pleine rue, un échange de coups de feu, des corps qui tombent, et la vie qui reprend, indifférente. La caméra est à distance, interdite, et regarde ces machos aux égos de petits garçons avec une forme de consternation tragi-comique. Trépas et enterrements se succèdent, de même que les processions qui promènent le cercueil du défunt jusqu’au domicile du criminel pour réclamer justice et, invariablement, remettre une pièce dans la machine à vendetta.

Représentant d’une certaine intelligentsia artistique, Buñuel trouve un avatar évident dans le personnage du narrateur Gerardo Anguiano, qui donne au récit son point de vue. Dernier de sa lignée, ce médecin opposé à la violence trace une opposition un peu simpliste, aux relents de mépris de classe, entre les esprits éclairés des intellectuels de la ville et les bouseux du village. Son apparition dans le poumon d’acier qui maintient ses fonctions vitales est on ne peut plus claire : la vie est du côté de la science, à l’inverse de la mort, associée à l’ignorance et la bêtise. Un défaut d’acuité sociologique à minorer, si l’on considère la portée mythologique du métrage, incarnée d’abord dans le fleuve qui traverse Santa Bibiana et donne à l’œuvre son titre. Selon la tradition consacrée, les assassins le traversent après leur méfait pour aller vivre reclus dans la brousse, loin de la justice des hommes. Rivière du Styx, purgatoire : la sensibilité surréaliste de Buñuel affleure pour figurer le Mexique comme un enfer à ciel ouvert, où les meurtriers sont damnés et ne nous reviennent de l’au-delà que refroidis, enfermés entre quatre planches de bois.

Le Fleuve de la mort / de Luis Buñuel / Avec Columba Domínguez, Miguel Torruco, Joaquín Cordero / Mexique / 1h32 / Reprise le 1er avril 2026

Laisser un commentaire