
Il n’est pas si exagéré de décrire Spider-Man : Into the Spider-Verse comme une révolution. Ce qui s’annonçait comme une énième redite du fameux tisseur imposa un style visuel nouveau, à la fois 3D et 2D, maintenant largement repris par la concurrence, que cela soit chez Dreamwork (Le Chat Potté 2), Paramount (Ninja Turtles Teenage Years), et Netflix (Arcane) tandis que la suite tant attendue du Spider-Verse se faisait attendre et craindre. Comment surpasser une œuvre devenue culte et récompensée par l’Oscar du meilleur film d’animation (sans être un Disney) ? Cinq années et un millier d’animateurs au travail plus tard, Spider-Man : Across the Spider-Verse arrive dans nos écrans et entend bien marquer un nouveau jalon dans son médium.
Environ un an après les évènements du premier volet, Miles Morales (Shameik Moore) jongle entre sa vie de lycéen surdoué préparant son entrée à l’université et celle de super-héros bastonnant, avec plus ou moins de succès, une suite bigarrée de super-vilains. Cet équilibre précaire est menacé par l’inquiétude grandissante de son père policier Jeff (Brian Tyree Henry) et sa mère Rio (Luna Lauren Velez) qui ne reconnaissent plus leur fils multipliant des absences sans explication. Son salut viendra peut-être dans l’arrivée de Gwen Stacy (Haylee Stenfield) maintenant membre d’un groupe de Spider-Men protégeant le multivers d’anomalies.
Alors qu’Into the Spider-Verse se déroule au sein d’un seul univers —celui de Miles Morales— la suite invite son protagoniste à explorer différents mondes comme la planète futuriste de la Terre-2099 ou la mégalopole foisonnante de Mumbattan (mélange entre Mumbai et Manhattan). Comment rendre un tel multivers cohérent et logique ? Across the Spider-Verse établit une rationalité avant tout super-héroïque car chaque univers tourne autour de l’existence de son Spider-Man. Les règles posées par les scénaristes, claires au premier abord, finissent par soulever des interrogations embarrassantes, surtout quant aux « évènements canevas » : un Spider-Man ne peut pas trop influencer un autre univers que le sien au risque de le détruire. La logique (douteuse) devient méta car questionne le personnage de Spider-Man en tant que humain, super-héros et icône culturelle extradiégétique tout en malmenant la suspension d’incrédulité du spectateur.
Ce souci de compréhension est aussi impacté par le rythme de l’histoire. Si certaines pauses existent, la majorité de l’œuvre parait se précipiter, surtout durant son deuxième acte. Écrite par Phil Lord et Christopher Miller (21 Jump Street, La Grande Aventure Lego), la quête initiatique de Miles Morales se connecte à une dizaine de nouveaux personnages, chacun avec une caractérisation narrative et visuelle unique. En conséquence, le récit est constamment en mouvement et abreuve le spectateur de répliques humoristiques (Spider-Man oblige), de discours pleins d’émotions ou de dialogues explicatifs. Et c’est sans compter la centaine de Spider-Men qui virevoltent en arrière-plan ! Si le film parvient toujours à se suivre, sa richesse déborde tant qu’elle demande plusieurs visionnages pour saisir toutes les nuances et détails. Pour mieux l’illustrer : Across the Spider-Verse est à ce jour le long métrage d’animation américain le plus long de l’histoire mais sa durée diégétique est —sans compter le prologue— d’une demi-journée.
C’est en ayant conscience de tous ces risques narratifs et esthétiques que l’ambition et la réussite d’Across the Spider-Verse n’en sont que plus évidentes. L’œuvre déploie une myriade de nouveaux personnages, styles et univers avec une créativité jouissive. Le style pop de comics, toujours présent par de nombreux clins d’œil et tropes visuels, côtoient une pluralité d’autres moyens d’expressions, convoquant sans faillir un monde suivant les croquis de Léonard de Vinci, un style punk british fait de collages ou alors des Lego ! Cette explosion visuelle et sonore se marie avec les mouvements arachnéens des personnages pour sans cesse les renouveler. Se balancer de toile en toile peut autant être prétexte à une scène d’action haletante, une comédie slapstick rappelant Charlie Chaplin, une traque collective cauchemardesque ou une danse entre deux amants qui savent leur avenir ensemble impossible.
Au centre de ce kaléidoscope trône la figure de Miles Morales qui guide la richesse, émotionnelle cette fois-ci, du film. Les motivations et les enjeux ont un gout de déjà-vu : trouver un équilibre entre vie d’adolescent ordinaire et super-héros, se confronter aux espoirs et craintes des parents, obtenir le respect de ses pairs, sauver le monde… Cependant, l’œuvre de Lord et Miller puisent une force et une originalité à partir du concept même du multivers. Miles n’est, derrière sa bravade et ses blagues, qu’un enfant perdu cherchant sa place dans un monde fait d’un trop-plein d’univers et de super-héros meilleurs et plus matures que lui. Les multiples obstacles mis sur sa route ne sont pas une simple suite de bad guys —même si La Tâche (Jason Schwartzman) est une grande réussite— mais de révélations traumatisantes sur sa nature et sur ce qui signifie être Spider-Man. Le protagoniste se voit graduellement dépossédé de toutes ses certitudes puis relations pour enfin être forcé à se confronter seul à ses plus grandes peurs, la plupart incarnées par le bestial Miguel O’Hara (Oscar Isaac). Toutes les questions posées ne sont malheureusement pas répondues : la conclusion se révèle être un cliffhanger déchirant et une invitation au prochain opus, Beyond the Spider-Verse, annoncé pour 2024.
Spider-Man : Across the Spider-Verse / de Joaquim dos Santos, Kemp Powers, Justin K Thompson / avec Shameik Moore, Hailee Stenfield, Oscar Isaac, Daniel Kaluuya / USA / 2 h 20 / sortie le 31 mai 2023
Une réflexion sur « Spider-Man : Across the Spider-Verse »