
Des pieds nus dansent sur de la terre rouge, des parachutes comme un immense drap blanc recouvrent l’île entière, deux hommes sur une barque, et des cannes à pêche sans fil. Dans une grande caisse en bois, Thomas observe les adultes, ses livres de Fantômette en main. Comme elle, il essaye de voir ce qui est caché, de remarquer les indices que personne d’autre ne décèle, de percer les secrets derrière les façades.
Base militaire 181, à Madagascar. Quelques années après l’indépendance de l’île, mais alors que les colons y maintiennent toujours leur domination, des familles blanches profitent de leur paradis, où le temps n’a pas de prise et où tout se déroule dans une brume dorée engourdissante. Des fragments de souvenirs s’emmêlent, doux et apaisants en apparence, sous lesquels percent cependant des questions de pouvoir et de domination – des hommes sur les femmes, des colons sur les Malagasy. Les aventures de Fantômette se tissent en fil rouge dans cette première histoire, à travers un décor en stop-motion où la justicière se déplace au ralenti, fière et intrépide. Et ce n’est que quand les blancs ferment enfin les yeux, rentrent chez eux, que l’île se voit donner le droit d’exister – de parler, de manifester, de revendiquer sa liberté et son indépendance réelle face aux exactions de la France.
L’enchevêtrement de ces multiples histoires, avec une rupture brusque lors des vingt dernières minutes du film qui voit les protagonistes changer entièrement, contribue à donner à L’île rouge un aspect un peu décousu, renforcé par cet aspect flottant propre aux souvenirs d’enfance, qui ne sont pas dictés par une ligne directrice mais résonnent les uns avec les autres dans une logique interne loin des règles classiques du scénario. Une table se transforme en une vue de Madagascar, une photo en est dix autres, des couples adolescents se croisent en un lent ballet autour d’un bosquet de bambous. Derrière les verres polis d’une porte, les adultes deviennent des formes brouillées, un tableau impressionniste que Thomas scrute, avant de se perdre dans les yeux de sa mère qu’il ne reconnaît plus. La poésie mélancolique de ces images se confond avec celle des passages fantasmés par Thomas, réelles scènes qu’on lui a racontées et que déjà, à son jeune âge, il met en scène, ou passages de Fantômette, jouissifs dans le plaisir évident que Robin Campillo a pris à les réaliser. Dans ce décor feutré, la justicière découvre la réalité de tous ceux qui l’entourent, se demandant ce qui a pu pousser des gens biens et aimés de tous à devenir des criminels – alors qu’autour de Thomas, sa famille se délite lentement et que sa mère, calme et aimante, part marcher seule dans la nuit, loin des cris et des reproches de son père.
Le surgissement de la révolte finale, qui nous fait sortir cette base militaire où nous ne savions même pas être confinés depuis le début, vient alors briser cet équilibre bancal que les colons tentaient de préserver. La parole est rendue aux Malagasy, dont les dialogues sont enfin sous-titrés, sans aucun Blanc intermédiaire ou interlocuteur pour restreindre leurs échanges. La force de la révolte que l’on voit se déployer – entre fête et cris, colère et joie de la liberté – rappelle la puissance de 120 Battements par minutes, le précédent film de Robin Campillo, et vient définitivement dissiper le rêve aveugle que nous avons suivi jusque-là. On pourrait regretter que cette histoire, pourtant indispensable, ne soit abordée frontalement que pendant la dernière demi-heure ; mais ce soudain basculement dans la réalité après le flou alangui du reste du film fait ressortir la lutte des Malagasy comme d’autant plus réelle et contribue à lui donner toute son importance. Loin du brouillard idéalisé du souvenir, le départ de Madagascar signe l’entrée dans la réalité – celle de combats et de l’émancipation, de l’île comme des femmes, qui se séparent enfin de ces »couples toxiques » et de ces dominants qui refusaient de voir le mal qu’ils infligeaient.
L’Île rouge /de Robin Campillo / avec Nadia Tereszkiewicz, Quim Gutiérrez, Charlie Vauselle / Belgique, France, Madagascar / 1 h 57 / Sortie le 31 mai 2023