
Qu’est-ce qui pousse les êtres à partir au fin fond du monde ? Que vont-ils chercher ? N’est-ce pas un voyage psychologique, une plongée au cœur de l’intime, de soi, des questions existentielles qui forgent un individu, plutôt qu’une aventure purement physique, au sens d’une translation dans l’espace ?
L’interrogation à laquelle est en proie Hayat réside dans ces quelques mots : que signifie être l’enfant de quelqu’un ? Jusqu’où la malédiction de n’être l’enfant de personne se prolonge-t-elle ? Le bébé que porte Leïla – sa sœur – en elle fera-t-il parti du maillon qui brisera la fatalité ?
Il y a d’abord un épais brouillard blanc, accompagné du souffle rauque du vent, duquel se détache une silhouette, ne faisant qu’un avec l’environnement qui l’entoure, l’embrassant, comme si le manque d’affection depuis si longtemps subi se manifestait par une capacité à se fondre dans la nature, à ne faire qu’un avec elle – sorte de refuge en même temps qu’une échappatoire. Hayat explore le Groenland et l’Islande à bord de son bateau, filmé comme le ventre rond d’une mère : un habitacle vivant, utérin, un abri dans lequel se réfugier. La jeune capitaine y est suspendue, la tête à l’envers, quand elle répare le moteur, tel un embryon accroché au cordon ombilical. Les mugissements du bâtiment ressemblent étrangement aux bruits sourds que le nouveau-né perçoit sous la peau.
Les paysages enneigés qu’Hayat traverse témoignent d’un ailleurs, presque thérapeutique, permettant d’amorcer une réflexion, mise en mots par la voix off, sur son passé. Elle porte sur ce dernier un regard lucide, presque distant, que les kilomètres de séparation d’avec sa France natale matérialisent. L’image de ces contrées immaculées et vierge, des icebergs qui flottent sur les eaux gelées, reflètent le fait qu’elle est un roc, en même temps qu’elle est prête à fondre, à la fois fragile et robuste, puissante et vulnérable.
Le montage alterné qui lie, et en même temps sépare, Hayat et sa sœur, tisse un lien entre la tendresse maternelle (nous voyons Leïla s’occuper de sa fille) et les plans qui saisissent la mer, les vagues, les flots marins : autant de métaphores suggérant le cycle de la vie, telle ce rapprochement entre mer et mère, avec ses hauts et ses bas. Lors de la naissance d’Inaya, le blanc – encore une fois – inonde l’écran, dans un flou qui nous plonge aussi bien dans la vision brouillée de la maman donnant la vie, que dans celle, ensommeillée, d’Hayat découvrant le dehors enneigé au bord de son bateau. C’est un plan qui, dans sa constitution et par la charge poétique qu’il contient, lie deux temporalités et deux espaces différents, situés à des pôles opposés.
Le film est alors un canal qui permet aux protagonistes de se dévoiler, tout en respectant leur intimité. C’est un moment suspendu, entre esthétique et éthique, une manière d’entendre la vie – celle qui naît, mais aussi celle que l’on crée par les rencontres, par les liens que l’on ravive, en même temps que celle que l’on raconte, qui se situe dans un passé proche ou lointain, et qui trouve projection dans le blanc lumineux de la neige, ou dans la fumée des exhalaisons d’un volcan.
Polaris / De Ainara Vera / France, Espagne, Danemark / 1h18 / Sortie le 21 juin 2023.