Atlantic City

1980 / Ressortie le 6 septembre 2023

© Malavida Films

Atlantic City, ville balnéaire située sur la côte atlantique du New Jersey, est réputée pour ses nombreux casinos, là où travaille justement Sally, dans un bar à huitres. C’est une jeune femme qui, tous les soirs, sous l’œil voyeur de son voisin de palier, se badigeonne le corps avec du citron pour retirer l’odeur de poissons et de crustacés qui colle à sa peau.

Les premiers plans la placent dans la posture de la femme fatale : un couteau transperce la chair du fruit, puis les mains de Sally pressent le citron sur ses bras, son cou, ses seins. Elle est encadrée par les battants de la fenêtre, tout comme l’est le fantasme : Jacques Lacan parle de « tableau qui vient se placer dans l’encadrement d’une fenêtre ». Mais plus encore que cette figure, elle semble refléter la muse, car c’est avec une grande sensualité, dans des teintes bleues et orangées, qu’elle lave ce qui lui colle à la peau : son métier, mais aussi sa réputation, celle de la serveuse, en quête de respectabilité, qui souhaite devenir croupière pour échapper à la précarité financière. 

Mais ces plans d’avenir se trouvent contrecarrés par l’arrivée inopinée de son époux légitime, Dave, et de sa sœur, Chrissie, qu’il a mis en cloque. Tous deux viennent se réfugier chez elle après avoir dérobé de la drogue – en grande quantité – à Philadelphie. Dave rencontre alors Lou, le voisin voyeur, un ancien gangster qui cherche à perpétuer sa réputation. Il est au service de Grace, une vieille dame alitée, dont le décor rose bonbon, kitsch à souhait qui l’entoure, souligne l’excentricité de son caractère tyrannique. Il la protège, et cela semble être son mantra : faire office de bouclier, malgré son image qui décrépie, malgré le fait qu’il ressemble de moins en moins à celui qu’il était dans le passé.

Lou est devenu infiniment banal. Le cadre dans lequel il évolue le lui rappelle encore. Il arpente une ville en pleine transformation : les immeubles insalubres, les quartiers à l’abandon sont en train d’être détruits. Les machines qui cassent le béton font fi du passé, au profit de l’avenir, du renouveau, d’un mouvement vers l’avant, quand Lou vit dans ses souvenirs. Le quotidien de la vie a pris le dessus. Il répond aux appels de Grace, observe sa voisine le soir ; jusqu’au jour où Dave le charge d’aller vendre de la drogue à un client. 

Sa vie bascule : les mafieux à qui Dave avait dérobé la drogue le retrouvent et le tuent, dans une scène qui n’a rien d’héroïque. Dave est lamentablement poignardé dans les hauteurs d’un chantier sur le port – il y a tout un jeu sur cette bâtisse en mouvement, dont la grandeur contraste avec l’insensibilité du meurtre. Le film noir débute au moment où Sally, apprenant la mort de son époux, croise la route de Lou, qui la connaît, sans qu’elle le sache. Le soir même, Sally se lave, comme à son habitude, avec du citron. Lou la regarde, caché derrière son rideau. La vie reprend son cours ; les habitudes reviennent au galop, et le meurtre de Dave ne semble être qu’un évènement parmi d’autres, un petit point de bascule dans le cours de l’existence.

Avec une mise en scène qui épouse les tons froids, grisâtres, apparaît quelque chose de l’ordre de la fatalité et de la tragédie (comme celle qui plane et tiraille souvent les héros des films noirs). Ici, le destin, c’est la morale : les trois protagonistes possèdent des raisons personnelles d’agir, liées à leur caractère, à leur intimité, vont jusqu’à bafouer la bienséance (vendre de la drogue pour gagner de l’argent sans avoir à travailler ; conserver l’argent d’un mort et user de sa marchandise pour s’enrichir). Si Sally et Lou se rencontrent, s’ils connaissent une brève histoire d’amour, c’est avant tout parce qu’ils sont intrinsèquement liés à Dave, au malfrat, donc à l’absence de morale : la première par les liens du mariage ; le second par la magouille, et l’argent sale. Un temps, ils croient pouvoir échapper à leur destinée, pour en épouser une autre, devenir des héros, avoir un avenir, mais leur condition les rattrape : ils ne sont pas faits pour vivre ensemble, en cavale. Ils sont faits pour être séparés, à distance de cette histoire, enlisés dans la quiétude de leur quotidien. Sally part sur les routes de la France, et Lou retourne retrouver son premier amour, Grace.

Atlantic City dresse donc le portrait d’une ville, de ses habitants, trois en particuliers, à mi-chemin entre le drame social et le film noir, et dévoile un constat pessimiste : le passé, au même titre que l’avenir, n’a rien de radieux.

Atlantic City / De Louis Malle / Avec Burt Lancaster, Susan Sarandon, Michel Piccoli / 1h44 / France, Canada / 1980 / Ressortie le 6 Septembre 2023.

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