Edelweiss (France Fascisme)

Théâtre de l’Odéon

© Jean-Louis Fernandez

Les pièces de Sylvain Creuzevault sont comme le monstre de Frankenstein. Elles forment un assemblage textuel et visuel qui, en dépit de ses aspérités, parvient parfois à devenir un tout organique, cohérent et, plus encore, vivant. S’il y avait pléthore de ces moments de vie miraculeux dans sa production des Frères Karamazov, ils se font dans Edelweiss (France Facisme), plus rares.

Le pari ambitieux de Creuzevault est de donner à voir et à entendre la France de la collaboration à travers les figures et les textes des intellectuels. De Brasillach à Rebatet en passant pas Céline ou Drieu la Rochelle, les tableaux se succèdent. Mais cette construction en seynètes, sur différents supports et sur différents plans du plateau s’avère trop hachurée pour réellement nous captiver. Les changements formels que la pièce déploie tout du long peinent à s’effectuer avec fluidité et l’intensité que pouvait provoquer une scène s’estompe dans les quelques secondes qu’il faut à la prochaine pour se mettre en place. Outre cette difficulté à trouver un tempo approprié et régulier, les déplacements du texte d’un support à un autre – projeté sur un écran, sur le plateau, écrit sur le décor, énoncé par les personnages, enregistré préalablement – ou bien leur simultanéité rendent parfois sa compréhension difficile. Cette idée d’autopsie du discours fasciste, en démembrant ses propos est tout à fait pertinente mais semble ici avoir vocation à les rendre moins intelligibles.

Le projet de Creuzevault est audacieux, novateur et son exécution donc forcément ardue. Cette déconstruction du discours intellectuel collaborationniste offre au spectateur l’impossibilité d’y adhérer car ses efforts sont focalisés sur sa compréhension et non sur son essence. Un procédé qui rassure en détournant les questionnements des spectateurs du fond sur la forme. En tant que metteur en scène, Creuzevault manifeste lui sa distance avec ces textes en injectant du burlesque dans sa pièce. En rendant les personnages ridicules, on rend assurément leurs propos moins percutants. Et si ce choix de ton donne lieu à des moments de théâtre assez jouissifs – une panne de voiture au milieu de la forêt noire ou un échange téléphonique ponctué de sonnettes comiques – il finit par être vu comme celui de la facilité. 

Jamais ces textes ne sont aussi troublants que lorsqu’ils sont dits frontalement, froidement. Lorsque ceux qui les énoncent disparaissent derrière l’idée énoncée. Dans la pénombre de leur tombe, leur pensée résonne. Et en fin de compte, là où Edelweiss (France Fascisme) est le plus juste c’est bien lorsqu’il s’intéresse aux mots et non aux hommes. 

Edelweiss (France Fascisme) / De Sylvain Creuzevault / Avec Juliette Bialek, Valérie Dréville, Vladislav Galard, Pierre-Félix Gravière, Arthur Igual, Charlotte Issaly, Frédéric Noaille et Lucie Rouxel /2h20 / Du 21 septembre au 22 octobre au Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier.

Avatar de Inconnu

Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

Laisser un commentaire