
Ozu aime filmer la famille et avec elle, le temps qui passe. Les Sœurs Munakata place le spectateur au sein d’une intrigue menée par deux frangines que tout oppose : d’un côté, Stesuko, interprétée par Kinuyo Tanaka, actrice venant du muet, ancrée dans les traditions, portant un kimono et soumise à un mariage malheureux. De l’autre, la cadette, Mariko, qui fume, parle sans vergogne et s’habille à la façon de la mode occidentale.
Les décors retracent l’impact de l’influence américaine sur le pays, quand les bâtiments alternent entre temple, et bar où cohabitent le mobilier traditionnel, des coussins, des tables basses, bientôt remplacés par des chaises et des mantras en anglais, comme la fameuse citation de Don Quichotte écrite sur les murs de l’établissement que tiennent les deux sœurs.
Malheureusement, le bar doit fermer, par manque de moyens, mais aussi parce que ressurgit une vieille histoire d’amour entre Setsuko et Tashiro, un ami à qui elle a emprunté de l’argent pour sauver son bien, une histoire qui remonte jusqu’aux oreilles de son mari.
La mise en scène se veut géométrique, les sur-cadrages sont nombreux, cela dans le but de montrer à quel point le couple de sœurs est antinomique et comme enfermé dans ses croyances et ses tendances : Setsuko vit dans le passé ; Mariko dans le futur. La première se tait, reste immobile, la plupart du temps agenouillée en signe de soumission, quand la seconde invente des histoires et tire la langue, n’hésite pas à s’opposer, à faire front, est debout, face à son adversaire.
La romance qui s’installe témoigne du fait que Setsuko appréhende le monde par les souvenirs : ce qu’elle entreprend de construire avec le jeune homme ne relève que d’un moment fripé par le temps, d’une redite, de la prolongation de quelque chose arrêté il y a des années. Elle finit cependant par s’arrimer au présent par sa décision finale, que sa sœur peine à comprendre, et qu’elle résumera ainsi : « tu es comme ça ».
C’est donc un combat entre deux visions du monde qu’Ozu met en scène, l’une traditionnelle, l’autre émancipatrice, qui trouve pourtant à s’unir dans le duo que forme les deux sœurs : le passé est nécessaire pour comprendre le présent, et le présent permet d’analyser rétrospectivement le passé. Finalement tous deux sont bien plus complémentaires que l’on ne le pense, en témoigne ce couple fraternel.
De Yasujirô Ozu / Avec Kinoyu Tanakata, Hideko Takamine, Ken Uehara / Japon / 1h52 / 1950 / Festival Lumière 2023.