En bonne compagnie

Au cinéma le 18 octobre 2023

© Damned Films

Aujourd’hui, 41% des femmes vivent sous des législations restreignant leur droit à l’avortement et près de 39 000 d’entre elles meurent tous les ans des suites d’avortements non-sécurisés. La lutte pour ce droit essentiel, qu’elle vise à l’acquérir ou à le conserver, demeure alors plus qu’actuelle. Dans En bonne compagnie, Silvia Munt nous ramène en 1977, le long de la côte basque, à la frontière espagnole, où l’avortement ne sera dépénalisé que huit ans plus tard et les activistes sont traînées en procès pour avoir aidé des femmes à avorter.

Béa a 16 ans. Le matin, elle aide sa mère à faire le ménage chez une riche famille, où elle y fait la rencontre de Miren, aux boucles folles et à la chemise de nuit rose ; l’après-midi, elle lance des pots de peinture au visage d’agresseurs sexuels et fabrique des pancartes demandant la libération du  »groupe des 11 de Basaura », accusées d’avoir avorté. Taciturne, Béa observe beaucoup et parle peu. Elle est au centre de tous les plans, analysant cette société où les femmes qui l’entourent sont soumises aux classes supérieures comme aux hommes.  »D’où te vient cette rage ? » lui demande en début de film une de ses amies. Béa ne répond pas, mais partout où elle pose son regard, sur sa mère à quatre pattes dans une grande demeure, sur sa tante mourante après un avortement illégal, sur Miren passant ses journées en chemise de nuit à la recherche de la moindre goutte d’alcool, lui donnent autant de raisons de l’être.

Dans ce film où les hommes n’apparaissent que très peu à l’écran, ils sont pourtant partout, dictant les destinées et les malheurs des femmes qui entourent Béa. On voit ces hommes de loin, agresseurs, meurtriers, violeurs et pères illégitimes fuyant toute responsabilité et laissant leurs victimes souffrir seules des conséquences de leurs actions. Les seuls à se comporter correctement sont derrière des barreaux, ou au volant des bus des manifestantes, prêts à abdiquer leur liberté pour combattre un système meurtrier. Mais, face à ce poids constant, les femmes créent une véritable communauté, se soutenant à tout prix. La principale force du film réside bien dans cette  »bonne compagnie » du titre ; une humanité et une tendresse profonde se dégagent des liens tissés entre ces femmes, portées par d’excellentes actrices, qui résistent chacune à son échelle, échouant souvent, mais réussissant parfois.

Et si certains plans sont redondants, ou trop dramatiques – rester debout immobile sous la pluie a ses limites – et le rythme est un peu inégal par moments, l’histoire s’affaissant pour retrouver son souffle quelques scènes plus tard, ce sont bien les personnages qui nous tiennent jusqu’au bout. L’histoire entre Miren et Béa, toutes deux assoiffées de liberté et de vie, se déplie à la fois avec une douceur immense et une violence extrême. Elles apprennent à se découvrir par des gestes timides, à grandir l’une avec l’autre – Béa insufflant à Miren le goût de la révolte, et Miren poussant Béa à affirmer ses désirs, à s’autoriser la joie et le plaisir. Mais elles hésitent, jusqu’au bout, à définir ce qu’elles représentent l’une pour l’autre, et cette absence de détermination, dans un monde qui sépare autant hommes et femmes, dominants et dominés, ordre et désordre, devient alors sa propre revendication de liberté. Le film s’achève sur un silence empli de possibles, promesse d’une vie libre qui n’aurait pu exister sans la lutte.

De Silvia Munt / Avec Alícia Falcó, Elena Tarrats, Itziar Ituño / 1h35 / Espagne / Sortie le 18 octobre 2023.

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