
La science-fiction n’est que la projection de nos espoirs et craintes vers un futur chaque jour plus incertain. De par son potentiel à générer des images fortes, qu’elles soient des croques mitaines robotiques du futur ou des monolithes noirs plus âgés que l’humanité, le genre a trouvé de beaux classiques au cinéma, si bien qu’il est difficile aujourd’hui de proposer des expériences nouvelles, aux idées fortes, sans tomber dans le sensationnalisme bas de gamme. La réalisatrice Sophie Barthes nous présente à son tour son high-concept cauchemardesque : une grossesse décharnée et accueillie à bras ouverts.
Au cœur d’une Amérique qui rationne ses bouffées d’oxygène, dans des appartements néo-bourgeois régis par des intelligences artificielles aussi polies qu’intrusives, Rachel (Emilia Clarke) et Alvy (Chiwetel Ejiofor) sont un couple heureux. Un équilibre délectable lie cette femme d’affaire carriériste et ce botaniste ringard, qui prêche à qui veut l’entendre du bienfait de tout ce qui est « naturel ». Cependant, Rachel désire avoir un enfant avec l’homme de sa vie… au Centre de l’Utérus, géant de la technologie qui permet de transporter la grossesse au sein d’un produit portable et indolore, le pod.
Le monde de The Pod Generation est peu accueillant, dans tous les sens du terme. Sophie Barthes adopte une imagerie futuriste bien classique, voire démodée, avec une technologie envahissante, des angles ronds et doux, ses bâtiments de verre aux lignes géométriques. Dans ce New-York aussi ergonomique et impersonnel que le dernier produit Apple, Alvy et Rachel ne remettent jamais en cause l’inhumanité qui les entoure, ce quotidien aseptisé qui est le leur. Ils font émerger ici l’essence même de l’œuvre : l’inquiétante étrangeté d’un monde qui a fait de la végétation un vestige du passé et la grossesse un produit marketing réglementé par une entreprise trop bienveillante pour être vraie. Cette atmosphère délétère, insidieuse, se convoque également en déplaçant les matières organiques. Ainsi, le fœtus grandit dans un œuf de plastique tandis que de nombreuses machines possèdent un immense œil central fixant les humains pour les assister dans leurs tâches. Dans un retournement aussi audacieux que glaçant, le film fait d’Alvy, pourtant proche du spectateur car très critique de cette modernité, l’un des antagonistes de l’œuvre : son attachement envers la grossesse naturelle le rapproche en conséquence d’un homme voulant contrôler, bien malgré lui, le corps de sa femme.
Sans effusion de larmes ou de cris, la réalisatrice nous montre un couple ordinaire qui se prépare à la venue du nouvel enfant. Quelle peinture pour la chambre ? Comment appeler le bébé ? Comment supporter les interminables recommandations des grands-parents ? Doit-on laisser le pod à la maison ou l’emmener au travail ? Avec une lenteur délibérée, qui a confiance en son sujet, l’œuvre se cristallise autour de la présence saisissante de cet œuf blanc, technologie contre-nature qui va à l’encontre de millions d’années d’évolution. Dans un rôle ingrat qui pourrait aisément en faire un obstacle marital de pacotille, Chiwetel Ejiofor influe à son personnage une humanité et une maladresse empreinte d’empathie ; Emilia Clarke applique sa grande expressivité pour mieux refouler ses émotions et son malaise, rendant chaque désagrément avec Alvy, même les plus triviaux, déchirant. Si The Pod Generation cède à la facilité en ne rythmant que ses scènes autour des dialogues et surtout en revient au schéma classique de la lutte contre une amorale corporation capitaliste, l’œuvre de Sophie Barthes se révèle être une surprenante réussite, science-fiction hantée d’une nouvelle génération qui se conçoit dans une usine.
The Pod Generation / de Sophie Barthes / avec Emilia Clarke, Chiwetel Ejiofor, Rosalie Craig / États-Unis / 1 h 41 / sortie le 25 octobre 2023