
Jeune mathématicienne à l’ENS, Marguerite effectue sa thèse sur la conjecture de Goldbach mais une erreur dans sa démonstration la pousse à abandonner ses travaux et commencer une nouvelle vie, plus ou moins loin des mathématiques. À l’image de la vie de sa protagoniste, le film d’Anna Novion s’en éloigne, lui aussi, constamment.
Le théorème de Marguerite pèche par la sur-simplification des ses personnages et de son intrigue ainsi que par l’académisme trop lisse de sa mise en scène. De la conjecture de Golbach et des avancées dans les différents théorèmes qui lui sont associés, on ne connaitra jamais réellement les tenants et aboutissants. La réalisatrice fait des mathématiques un langage que seuls ses personnages peuvent parler, sans jamais prendre le temps d’en révéler les signes à ses spectateurs. Si le monde des mathématiques demeure donc, pour la plupart, abstrait, Marguerite et sa colocataire Noa sont elles aussi des figures dont les contours manquent de finesse. La mathématicienne aux lunettes et cheveux gras (secrètement jolie, évidemment) fait la connaissance de la danseuse sexy et populaire (qui peine à construire une phrase sans pléthore d’anglicismes). L’une a l’esprit, l’autre le corps : opposition et représentation quelque peu éculée et franchement clichée de deux formes de féminités.
L’idée intéressante que Novion évoque mais n’exploite malheureusement que très peu est celle qu’il ne s’agit pas tant du talent des jeunes femmes à séduire grâce à l’esprit ou grâce à leur corps mais de leur aptitude à les manier dans un espace donné. Marguerite, comme tout mathématicien, possède une forte capacité d’abstraction, elle sait agencer des éléments géométriques ou algébriques dans un espace mental. En revanche, dès lors qu’il faut placer son corps dans un monde concret, elle s’en trouve embarrassée. Tandis que c’est sur cet espace corporel et tangible que Noa règne, par le biais de la danse.
C’est aussi dans cette mise en scène du passage de l’idée d’un espace mental au monde concret que le film aurait pu, et du, aller plus loin. Sans jamais qu’il s’en sépare, plume et craie sont effectivement les prolongements du mathématicien. Filmer la manière dont ils rencontrent, parfois assurément et d’autres plus timidement, la feuille blanche ou le tableau noir, aurait eu quelque chose de bouleversant. Et ça n’est d’ailleurs pas un hasard si la scène la plus ingénieuse est la symbiose entre les chercheurs qui s’exprime par les deux couleurs de leurs craies qui entrent en collision sur le tableau.
Du questionnement sur les espaces mentaux et tangibles, Anna Novion ne tire donc qu’un plat récit d’émancipation féminine, à l’issue de laquelle la jeune mathématicienne découvre elle aussi les plaisirs charnels. Et de l’idée de matérialiser la pensée, elle ne tisse qu’une histoire d’amour banale. Il semblerait que dans Le théorème de Marguerite, les mathématiques ne soient qu’un prétexte pour sans cesse revenir à des enjeux plus communs ; que par sa mise en scène et son intrigue, la réalisatrice nous laisse entrevoir les hauteurs pour finalement toujours s’abaisser à filmer la trivialité.
D’Anna Novion / Avec Ella Rumpf, Jean-Pierre Darroussin, Julien Frison et Clotilde Courau / 1h52 / France / Sortie 1er novembre 2023.