Little Girl Blue

Au cinéma le 15 novembre 2023

© Tandem Films

Avec Little Girl Blue, Mona Achache signe un film intimiste et puissant, relevant de l’autofiction. Un genre qui lui permet de traiter d’un sujet documentaire avéré, tout en y insérant la complexité de ses émotions ; soit une forme de cache, une distorsion propre à son regard. Car ce qu’elle cherche à scinder relève de la vie tourmentée de sa mère, Carole Achache. 

A la mort de sa mère (un présumé suicide), Mona Achache se retrouve avec des cartons remplis à ras bords de photos, de carnets, et d’enregistrements audio. Elle les trie, en tapisse les murs, dans cet appartement qui devient reflet de son intériorité, et par ricochet affectif, de sa mère. Elle demande alors à Marion Cotillard de se muer, comme pour le temps d’une expérience, en celle qu’elle vient de perdre, qu’elle souhaiterait faire revivre afin de mieux la comprendre, de régler ses comptes, aussi. Dans une des premières scènes, éblouissante de sincérité, il y a la rencontre, entre la réalisatrice endeuillée et son actrice, mondialement reconnue. Les affaires de la défunte – vêtements, sac, bijoux, parfum, papier d’identité, lunette, perruque, lentilles de contact – sont posées sur la table qui sert de médiateur entre les deux jeunes femmes. Elles se regardent, et Marion Cotillard se déshabille, sans aucune forme de gêne, devant celle qui lui demande de réaliser ce qu’elle n’a jamais fait auparavant : incarner l’absence, faire revivre la figure complexe de sa mère, en adopter la voix, les moindres intonations, réciter jusqu’au plus subtile tic de langage les paroles enregistrées par le magnétophone et retranscrites sur l’ordinateur. En somme, se métamorphoser. Par cette mise à nue, Marion Cotillard se donne corps et âme à la tâche que lui confie Mona Achache. Un abandon de soi qui en dit autant du travail de l’actrice que du pacte tacite qui se dessine dans la tête du spectateur : Marion Cotillard n’est plus Marion Cotillard, elle est Carole. 

Tout se construit alors dans la logique du pêle-mêle : ces tableaux que l’on trouve accrochés aux murs, et qui permettent de lier différentes photographies. Le montage occupe ce rôle fédérateur, de rythme et surtout de pensée, qui semble relever de la libre association : des fragments d’images, arrêtés, et comme suspendus au temps, viennent esquisser des ressemblances physiques entre des photos d’archives – celles de Carole – et les mimiques de Marion Cotillard. Il s’agit là d’un détail, d’un mouvement de sourcil, d’un pincement de lèvres, mais la ressemblance est bien présente, palpable, organique. 

L’autofiction permet alors à la réalisatrice de se libérer d’un passé et d’une malédiction qui semble peser sur sa famille – les filles parlent de leur mère, depuis trois générations -, de rejouer certaines émotions, certains échanges, de s’immiscer profondément dans la tête de sa mère, jusqu’à la diriger : car elle est à la fois témoin, en intradiégétique, adoptant son propre rôle, et extérieure à tout cela, se devant de conseiller son actrice, en extradiégétique. L’intimité intrinsèque de la situation se trouve amenuisée, ou en tout cas, rendue vivable, par le procédé lui-même : il s’agit de jouer, afin de garder de la distance, tout en ne jouant pas. 

De Mona Achache / Avec Marion Cotillard, Marie Brunel, Marie-Christine Adam / 1h35 / France / Sortie le 15 novembre 2023.

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