
“We all know it’s our deadly passion, our terrible joy”, déclare Enzo Ferrari (Adam Driver) à ses pilotes et autres collaborateurs, agglutinés à table autour de lui. À l’aune de ces paroles, il n’est pas difficile de voir ce qui a tant passionné Michael Mann dans cette nouvelle personnalité masculine, autant Messie de l’automobile qu’Antéchrist semant la mort. L’apparence froide et grisonnante (Collateral), les démons de la célébrité (Ali), l’affect détaché (Heat) : Enzo endosse à lui-seul le spectre de plusieurs masculinités évoquées précédemment par l’auteur. Mais à la possible redite, Mann oppose consciemment un regard détourné sur son sujet qui, à défaut d’une réinvention totale, propose un pas de côté pertinent.
L’ère radicalement numérique du cinéaste étant (temporairement ?) derrière lui, Ferrari regagne un classicisme de circonstance, qui passerait initialement pour une régression face à ses expérimentations numériques récentes. L’introduction fragile, son Italie de carte postale comme ses archétypes, ainsi que les séquences de courses assez faibles qui parsèment le film pourraient presque confirmer les craintes. Il faut pourtant patienter sagement, que le film fasse son effet et, surtout, dévoile une nature toute autre, qui tient plus du requiem que de la résurrection flamboyante espérée.
Enzo est hanté par la mort et les échecs personnels. Le poids de multiples deuils sur ses épaules, sa silhouette massive paraît ankylosée et prisonnière, à la fois de sa double-vie, d’un corps usé et des caméras, cherchant à discerner une quelconque émotion derrière ces lunettes solaires. L’effacement relatif de Mann vise ainsi à accentuer un certain statisme crépusculaire, riche d’un découpage plus figé et de clairs-obscurs baroques.
En réalité, toute l’entreprise de Ferrari vise un subtil et paradoxal retour à la vie, qui se dessine en trompe-l’œil. Pour notre protagoniste, la course n’est qu’une vaine tentative de catharsis tandis que son couple formé avec Laura (Penélope Cruz) se complait dans les fantômes du fils et de l’amour passé. La vraie résilience, elle, réside en creux dans un nouveau foyer et son second fils, Piero. Pour y accéder, la figure au départ quasi-divine doit avouer ses fautes, en se confrontant à la mort qu’elle engendre, et faire tomber le masque, en pleurant simplement les proches disparus.
Très longues focales perçant le visage d’Adam Driver, irrégularités du montage, écriture sonore feutrée – notamment lors d’une scène de dispute – et caméra épaule inopportune : l’infiltration discrète des étrangetés purement manniennes vient corréler avec cette existence retrouvée. De Christ entrepreneur à père reconstruit, le parcours d’humanisation d’un tel magnat peut poser question, mettant au second plan la question ouvrière et donc politique, mais Ferrari trouve tout de même un puissant cœur émotionnel sous ses froides apparences et prouve que Mann n’a pas perdu de son acuité.
Ferrari / de Michael Mann / Avec Adam Driver, Penélope Cruz, Shailene Woodley, Patrick Dempsey / U.S.A, Royaume-Uni, Italie, Chine / 2h10 / Sortie le 8 mars 2024.
Non, en effet, Mann n’a rien perdu de son acuité, il trouve même matière à renouveler la forme et à travailler d’autres pistes sur le fond, comme celle de la continuité dans la rupture. La présence récurrente de l’enfant Piero est assez nouvelle dans ses récits et structure ce film hanté par les morts. Mann au cimetière ? Pas encore, espérons le.
J’aimeJ’aime