
Sept années après La Passion Van Gogh, tableau en mouvement constant, le duo Dorota Kobiela et Hugh Welchman adaptent le roman Les Paysans, classique de la littérature polonaise. Terminé le portrait singulier d’un artiste maudit, La Jeune fille et les paysans ausculte le petit village paysan de Lipce, traversé par les famines, les intolérances et pressions économiques du XIXème siècle. Loin d’être une simple retranscription de l’œuvre de 1904, les réalisateurs proposent ici une lecture plus moderne, concentrée autour des figures féminines à la fois victimes et bourreaux du milieu social ici dépeint dans une fusion renversante du troisième et septième art.
Cette hybridité de la rotoscopie —à la fois prise de vue réelle et peinture— fait le charme bucolique de l’œuvre, surtout lorsque la caméra quitte les figures humaines pour mieux s’approcher de la terre boueuse, des bois noueux et de la neige craquelante. Plus qu’un simple effet cosmétique, ce travail des textures fait déborder la douce poésie des mouvements, qu’il soit celui du passage des saisons ou des émotions des personnages. Si l’œuvre adopte pour la majeure partie un rythme lent, détaillant les modes de vie et coutumes avec naturalisme, ses vrais coups d’éclats résident dans ses brusques instants de fureur, lorsque que les gestes éclatent et que les tracés de pinceaux peinent à retranscrire le chaos. Les nombreuses danses festives acquièrent à la Jeune Fille une mélodie impressionniste, à la fois empreinte de violence malsaine comme de sensualité moite.
Cependant, cette poésie pastorale s’érode dès que les humains prennent le pas dans l’image. Visuellement, ces faciès composent mal avec le style peint et le font apparaître comme un filtre numérique superficiel. Tare encore plus embarrassante que le physique des personnages démontre un manichéisme enfantin qui oppose les dignes protagonistes très belles et les vieillards aussi laids que méchants. La Jeune fille et les paysans trace, comme son titre l’indique, une fracture grandissante entre l’héroïne et le monde rural. Si le mariage forcé offre un réseau de relations brisées intéressant au premier abord, les personnages échouent à aller au-delà des sociotypes qu’ils représentent. Plus que de simples clichés, Dorota Kobiela et Hugh Welchman faillent à exprimer toute la complexité émotionnelle du roman et cèdent aux sirènes du misérabilisme facile, remplaçant la beauté de la nature par les déchirements humains pathétiques que même la maestria picturale ne peut sauver.
La Jeune fille et les paysans / de Hugh Welchman et Dorota Kobiela / avec Kamila Urzedowska, Robert Gulaczyk, Andrzej Konopka / Pologne, Serbie, Lituanie / 1 h 53 / actuellement au cinéma