Le Deuxième Acte

Actuellement au cinéma

© Diaphana

Tournant à un rythme effréné, l’ancien marginal qui règne aujourd’hui en maître sur le cinéma français nous avait laissé·e·s épuisé·e·s par son Daaaaaali. Réduite à des gimmicks, sa mise en scène boursouflée y masquait difficilement le vide abyssal qui menaçait constamment d’engloutir le film. Moins de quatre mois plus tard, Quentin Dupieux nous revient avec une forme dépouillée, rapprochant d’emblée ce Deuxième Acte de Yannick, plus gros succès public à ce jour du réalisateur. En lieu de théâtre, le décor est cette fois-ci celui d’un restaurant abritant le tournage d’une comédie méta, écrite et réalisée par une intelligence artificielle, interprétée par Florence (Léa Seydoux), Guillaume (Vincent Lindon), Willy (Raphaël Quenard) et David (Louis Garrel).

Ce dispositif de film en poupées russes, dont le cinéaste est coutumier, donne d’abord l’opportunité aux acteur·ice·s de quitter leurs personnages pour commenter leur propre condition. eGuillaume, premier de la troupe à briser volontairement la continuité du texte, est révolté qu’on puisse continuer à jouer alors que le monde est en proie aux pires horreurs. Une sensation de vacuité associée au métier de comédien, corroborée par la fille de Florence qui, émerveillée par la mère maraichère de son amie, aura ces mots pour l’actrice : « tu fais juste semblant de faire des métiers, mais en vrai tu peux pas les faire ». Ces longs plans-séquences, enregistrant patiemment le moment où les coutures des personnages craquent, réservent au film ses plus belles scènes : indices d’un arrière monde sombre, elles sont soulignées par le travail remarquable des acteur·ic·es, qui jonglent avec aisance entre les différents niveaux de réalité.

Cette réalité – qui donnait son titre à l’une de ses plus éclatantes réussites en 2014 – c’est justement la notion que Dupieux va s’amuser à tordre et malmener sur un mode inquiet, témoignage évident d’une mise en crise de sa foi dans le cinéma : que peut le septième art quand la réalité dépasse la fiction, pour le meilleur et pour le pire ? Dommage que cette tonalité ombrageuse soit assortie d’un message alarmiste un peu convenu sur la prise de pouvoir des IA. Bien évidemment, le scénario calculé par la machine est confondant de nullité et, si les prédictions du réalisateur quant au devenir de ce cinéma post-humain sont amusantes (retenues sur salaires proportionnelles au nombre d’erreurs de texte, frais d’amaigrissement numérique imputés aux acteur·ice·s ayant grossi), elles peinent à dépasser le simple jugement de valeur et finissent par dessiner un horizon politique stérile.

C’est une troisième voie qui manque à ce Deuxième Acte, un biais qui nous emmènerait collectivement au delà de la binarité qui plombe régulièrement les films de Dupieux ces dernières années, trop souvent assimilables à leur concept. Néanmoins, par son dépouillement et son tempo lent, le métrage fait montre d’une acuité de regard du metteur en scène sur ses comédien·ne·s rarement atteinte. Une qualité d’observation également suggérée par le dernier plan, un beau et mystérieux travelling arrière qui n’en finit plus de dévoiler les rails qui le guident. Avec modestie, Quentin Dupieux y dévoile l’artifice de son film dans toute sa nudité et s’abstient judicieusement de tout commentaire. Il laisse alors pleinement la place au spectateur d’interroger la nature de ces images qui défilent devant ses yeux, et dans lesquelles le réel et la fiction semblent enfin cheminer main dans la main.

De Quentin Dupieux / Avec Léa Seydoux, Vincent Lindon, Raphaël Quenard, Louis Garrel et Manuel Guillot / 1h20 / France / Festival de Cannes – Cérémonie d’ouverture / Sortie le 15 mai 2024.

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