
Un « eephus » est un type de lancer très précis, caractérisé par sa lenteur anormale et la grande courbe qu’il trace, explique l’un des joueurs de baseball sur le banc de touche. Le choix de ce titre pour le premier film de Carson Lund n’est donc pas un hasard : Eephus, comme le lancer en question, surprend et in fine touche par son décalage.
Alors qu’une école s’apprête à être construite sur leur terrain, deux équipes de baseball de la campagne anglaise s’affrontent pour la dernière fois. Postulat simple pour un film qui ne se détachera jamais de ce long match à la durée homérique, Eephus trouve précisément sa beauté dans la simplicité de son dispositif. N’étant pas sans rappeler plastiquement les derniers films de Dupieux et leur image laiteuse, le film de Carson Lund se pare de protagonistes hauts en couleur et d’un ton drolatique pour mieux organiser en filigrane un discret sentiment nostalgique. Bien que ces joueurs fassent rire par leurs maladresses, leur bonhomie et certaines de leurs tirades hors-sol, c’est la tristesse qui s’infiltre rapidement dans l’entièreté de cet échange sportif a priori anodin.
Le baseball n’est d’ailleurs finalement qu’un prétexte – « je n’ai toujours rien compris » avouera un spectateur -, pour mettre en scène sous le regard de Franny, adorable grand-père ayant toujours été présent pour observer les matchs, la fin d’une époque. Pas de pathos désarmant ou de lyrisme malvenu pour autant, la mélancolie s’introduit ici par petites touches. Un père réalisant que ses enfants le regardent (piètrement) jouer pour la dernière fois, la tombée de la nuit, un ultime feu d’artifice : la fin de ce petit monde arrive inévitablement, mais ce dernier continue d’avancer malgré tout.
Par une écriture sonore feutrée, où la parole a parfois des allures de lointains gazouillis à la Tati, et un découpage d’une totale limpidité, à peine perturbé par de légères percées poétiques, Eephus s’affirme dans sa forme même comme un objet vaporeux qui, à l’image de son dernier plan nocturne, s’éclipse comme il est arrivé : avec pudeur, calme et assurance.
Eephus / De Carson Lund / Avec Keith William Richards, Frederick Wiseman, Cliff Blake & Ray Hryb / 1h38 / Etats-Unis, France / Festival de Cannes 2024 – Quinzaine des cinéastes.