The Room Next Door

Venise 2024

© Sony Pictures Classics

« Je viendrai te voir jusqu’à t’en rendre malade » énonce Ingrid (Julianne Moore) à Martha (Tilda Swinton). Deux amies perdues de vue depuis des années se retrouvent dans la chambre de l’une d’entre elles, celle de Martha. Une chambre, car c’est à l’hôpital que cette ancienne reporter de guerre entame son dernier combat.

Ingrid est une auteure à succès dont le dernier roman autofictionnel sur la mort vient de paraître. Si c’est sur son personnage que le film s’ouvre, l’écrivaine s’abstiendra tout le long-métrage durant d’évoquer spontanément quelque anecdote de sa vie personnelle. Car le peu d’éléments la révélant n’est pas dans le discours mais dans la mise en scène. Les clefs du scénario sont dévoilées au spectateur lors des retrouvailles entre les deux femmes. Martha se livre, Ingrid l’écoute. Martha est malade et n’a plus la force de continuer à se battre. Elle veut mourir. Son personnage et son existence s’imposent dès lors au centre de ce film. Ou devrait-on dire de ce roman ? Est-ce là l’intrigue de l’écrit d’Ingrid ? Sommes-nous les spectateurs d’une incarnation de son dernier ouvrage ?

Ingrid est à ses côtés quand Martha exprime, pourtant sereinement, la volonté d’un suicide assisté. Les deux amies quittent New York pour une maison tranquille qu’elles louent pour le mois. Ingrid devient la conseillère de Martha, la conductrice de son dernier voyage : de la ville vers la campagne, du bruit au calme, de l’hiver au printemps, de la vie à la mort. Car la mort est l’objectif, le nœud dramatique du dernier film de Pedro Almodóvar. Et l’amitié, le moyen d’y parvenir. L’image de « la chambre d’à côté », tant fantasmée par Martha avant leur départ en est le symbole. Si Ingrid décide finalement d’occuper la chambre du dessous – laissant déjà à son amie l’opportunité de s’élever -, elle ne faillit jamais à sa promesse de soutien, que suggère l’« être à côté ».

L’aide à mourir est légalisée en Espagne depuis 2021. Aux Etats-Unis, l’accès au suicide assisté est rare avec seulement dix états le dépénalisant, tandis qu’en France un projet de loi a été présenté au conseil des ministres en avril 2024. L’euthanasie est un sujet encore peu représenté au cinéma, réinvesti ponctuellement dans ces trois pays depuis une vingtaine d’années (chez Alejandro Amenabár dès 2004 avec Mar adentro, dans Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé ou encore Tout s’est bien passé de François Ozon). Mais s’agit-il ici d’un droit humain ou politique ? Almodóvar excelle à représenter la réalité de cette situation qui divise encore, de cette question toujours en débat, à l’heure où la mort s’achète sur internet. À l’heure où la mort tient dans une enveloppe, même si elle s’oublie ou se perd au fond d’un tiroir. Les moyens qui nous font aujourd’hui accéder à la mort deviennent des objets du quotidien.

L’électrisant duo Moore-Swinton est la source d’énergie du récit de cette amitié profonde, entretenu par quelques délicieux effets comiques caressant le scénario. Et même si, bien que conquis par le premier long-métrage en langue anglaise du maître espagnol, on regrette des flashbacks maladroits et dispensables. D’inhabiles dialogues et une accumulation de violons étouffent alors l’atmosphère et posent les bases d’un registre mélodramatique mielleux – ce que nous reprochions déjà à son œuvre précédente, Strange Way of Life.

Pedro Almodóvar quitte Venise avec un premier Lion d’or – après un Lion d’or honorifique pour l’ensemble de sa carrière en 2019 – et nous laisse sur ce questionnement universel… Comment affronter la mort ? Avant qu’un superbe fondu enchaîné au blanc ne nous emporte.

The Room Next Door / De Pedro Almodóvar / Avec Julianne Moore, Tilda Swinton, John Turturro / Espagne, USA / Biennale Cinema 2024 – Compétition Officielle.

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Auteur : Lise Clavi

Lise. Fondamentalement indécise, mais de cinéma, définitivement éprise. Mon année à travailler pour des festivals cinématographiques, mon temps libre à cultiver mon intérêt pour l’actualité artistique. Décoller vers une nouvelle destination pour filmer de nouveaux horizons.

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