Mother Land

Actuellement au cinéma

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Après un rapide retour en France avec Oxygène, réalisé en 2021 spécialement pour l’usine à contenus Netflix, Alexandre Aja revient au grand écran et à une production 100% américaine avec Mother Land. Dans ce film d’horreur en forme de conte de fées, June et ses deux enfants vivent dans les bois après la fin du monde. Ils survivent en chassant aux abords de leur maison en prenant garde de respecter une règle cruciale : ne jamais, sous aucun prétexte, se défaire de la corde qui les relie à la demeure et les immunise du Mal qui rôde à l’extérieur.

En 2004, M. Night Shyamalan imaginait déjà dans Le Village une communauté isolée vivant dans la peur de créatures mythiques peuplant les bois alentours. Ivy, une jeune femme non-voyante, bravait le danger en s’aventurant au delà de la forêt et découvrait interdite la réalité tapie sous la légende : cette crainte d’un danger surnaturel entretenue par les anciens n’était qu’une supercherie destinée à préserver le village des dérives de la modernité. Si l’on pense immédiatement au film de Shyamalan à la vision de Mother Land, c’est qu’en plus des attributs du conte de fées et d’un socle narratif que les deux films partagent, leurs récits interrogent tous deux la notion de croyances – particulièrement celles dont on hérite.

Le titre français Mother Land (l’original est Never Let Go) met précisément l’accent sur cet élément : Samuel et Nolan, deux jeunes garçons d’une dizaine d’années, voient le monde à travers le prisme maternel. Sans les questionner, ils se soumettent aux règles qu’elle leur impose, sensées les protéger du Mal. Chaque sortie est ainsi entourée d’une série de gestes rituels, du nouage des cordes à la récitation de prières, en passant par des confinements dans la cave pour se purger d’une éventuelle contamination maléfique. Tout l’enjeu du film sera justement d’interroger le bien-fondé de ce code de conduite – par ailleurs imprégné d’une esthétique symbolique religieuse très convenue – notamment par le biais de Nolan qui remet progressivement en doute la lucidité de sa mère quant à l’existence même du Mal.

On comprend aisément qu’avec un tel enjeu, une grande partie de la réussite de l’entreprise tiendra dans sa capacité à se maintenir sur une ligne de crête indécidable entre le réel et sa doublure imaginaire. Dommage alors que l’écriture du personnage de June soit si peu subtile et fasse clairement pencher la balance du côté de la déraison. Hantée par un passé familial traumatique (on nous fait comprendre qu’elle a été victime de violences), June entretient un rapport protecteur maladif avec ses garçons, très ostensiblement incarné dans cette idée d’une corde les reliant indéfectiblement à la maison. En un mot, impossible pour elle de couper le cordon. Le personnage apparaît donc très vite de manière univoque comme une femme abîmée par la vie, dont la santé mentale défaillante se répercute sur sa progéniture.

Réalisateur de talent lorsqu’on lui confie de bons scénarios (La colline a des yeux, Piranha 3D), Alexandre Aja montre ici toutes les peines du monde à habiter le peu de trouble ménagé par le récit. Il a beau jeu d’essayer de filmer ses acteur·ices en plans larges, pour nous plonger dans la crainte d’un surgissement qui viendrait perturber la quiétude bucolique des arrière-plans. Malheureusement, les visions qui assaillent June témoignent d’un imaginaire si rebattu – ses parents, morts, lui adressent des reproches – que même les jump scares échouent à nous sortir de la léthargie. Les cordes auxquelles sont reliés les personnages, qui laissaient présager quantité d’idées de mise en scène spatiale stimulantes, ne font l’objet d’aucune tentative d’appropriation un tant soi peu imaginative de la part du cinéaste, et finissent par nous apparaître comme le fil blanc, épais, dont le film est cousu.

Mother Land / de Alexandre Aja / avec Halle Berry, Percy Daggs et Anthony B. Jenkins / 1h42 / États-Unis / Sortie le 25 septembre 2024.

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