Depuis maintenant 30 ans, l’Étrange Festival nous gratifie de franches rigolades et de frissons admiratifs dans les sous-sols du forum des Halles. Il s’agit, comme son cousin belge Off-Screen, d’un espace où se côtoient films de genre étrangers, cinéma bis, courts-métrages expérimentaux et patrimoine horrifique. Pour cette 30ème édition, le festival se devait de marquer le coup en tenant sa ligne éditoriale diversifiée et en dénichant les pépites les plus étranges de l’année écoulée. Pari tenu ?

Commençons par le sujet qui fâche. Dans notre compte-rendu de la 28ème édition, nous regrettions que l’Étrange Festival soit un refuge pour des films de genre sud-coréens calqués sur les standards américains, qui ne devaient leur place qu’à un certain goût pour l’exotisme. Cette année ne faisait pas exception, avec cette fois-ci un tropisme pour l’Asie dans son ensemble. Dans la section Nouveaux talents se trouvait Exorcism Chronicles : The Beginning de Kim Dong-Chul, premier volet d’une saga d’animation sud-coréenne suivant un prêtre exorciste aux pouvoirs divins. Scènes d’action sans créativité, personnages clichés aux répliques éculées, goût pour l’épique bon marché… On avait plus l’impression de regarder un animé netflixisé que d’assister à la naissance d’un prodige. Gold Boy, le nouveau film du Japonais Shûsuke Kaneko (à qui l’on doit les deux premières adaptations live de Death Note), était du même acabit. Suivant trois adolescents témoins d’un meurtre et décidant de faire chanter le criminel, ce thriller manque cruellement de non-dits et de longueurs, et donc d’émotion et de suspens. Incapable de susciter de l’intérêt, le récit bifurque sur la noirceur des protagonistes sans l’avoir correctement introduite et, plus grave, sans jamais la retranscrire par la mise en scène. Moins catastrophique mais tout aussi insipide, Exhuma de Jang Jae-hyeon est un film de fantômes sud-coréen qui aborde frontalement le passé douloureux du pays. Si les organisateurs ont mentionné les noms de Park Chan-wook et Kim Ki-duk en introduction de la séance, le désintérêt suscité par ce blockbuster à la mise en scène peu inspirée n’en était que plus évident.
Pour autant, il ne faudrait pas mettre tous les films asiatiques de cette édition dans le même panier ; en témoigne le retour de Gakuryū Ishii (anciennement Sogo Ishii), à qui l’on doit les géniaux films punks The Crazy Family, Electric Dragon 80 000 V et Crazy Thunder Road. The Box Man nous révèle un cinéaste plus réfléchi et apaisé, réfléchissant au sens de l’existence et à l’impact de son art. Partant d’une lutte de deux hommes pour devenir le seul et unique homme-boîte de la ville (c’est-à-dire vivre entièrement à l’intérieur une boîte en carton, dans une attitude passive face au monde), le film se complexifie peu à peu et abandonne la comédie absurde pour multiplier les digressions existentielles. Malgré un rythme souvent soporifique, on en retient de nombreuses scènes d’une grande beauté. Même constat pour le film d’animation indien Schirkoa : In lies we trust d’Ishan Shukla, prolongement du court-métrage du même nom. Dans une société dystopique où la population est obligée de se couvrir la tête avec un sac en papier, un employé lambda entre en dissidence avec le système malgré lui. Le film séduit par un style graphique hors-norme, avec une technique d’animation 3D en temps réel inspirée des blockbusters vidéoludiques d’il y a quinze ans. Si l’univers est indéniablement captivant, on regrette que le récit perde en clarté dans sa deuxième moitié et que certains environnements ne soient pas davantage explorés. Ces deux films, imparfaits mais singuliers, témoignent de la volonté du festival de sortir le spectateur de sa zone de confort pour l’amener en terre inconnue.

Au sein de la compétition de courts-métrages, notons la présence de trois productions belges remarquables. La première, Drijf de Levi Stoops, est un film d’animation narrant les péripéties d’un couple perdu en mer sur une barque. Derrière son trait simple et son ton humoristique, le récit aborde la banalité de la vie de couple avec une certaine profondeur. Dans un noir et blanc très stylisé, The Blind de Michiel Robberecht nous faisait découvrir un village exclusivement habité par une communauté d’aveugles effrayés par la météo enragée, dont l’un des membres va décider d’affronter la mer. Mais la proposition la plus joyeusement déroutante était sans doute The Choolers : Viandes & Poissons de Monsieur Pimpant, documentaire d’animation sur le groupe de “hip hop électro, tordu et incandescent” Choolers Division, formé autour de deux MC trisomiques. Les modélisations pixellisées en 3D et les mouvements de caméra anarchiques retranscrivent à merveille l’énergie bordélique de leurs concerts.
En parallèle de ces découvertes récentes, l’Étrange Festival est connu pour sa passionnante programmation de patrimoine. Aux côtés du célèbre Ichi the killer de Takashi Miike se trouvait Shin’ya Tsukamoto dans la carte blanche accordée au musicien Flying Lotus. On a ainsi pu découvrir pour la première fois sur grand écran Haze, chef d’œuvre claustrophobique et première incursion du cinéaste dans l’horreur gore. Au-delà de l’épouvante, le film est d’une mélancolie dévastatrice : en pleine confrontation avec la mort, le protagoniste, salaryman sans ambition, lâche quelques larmes en se souvenant des feux d’artifice qui ont précédé son mystérieux enlèvement. Une fois de plus, le réalisateur s’attaque à l’aliénation urbaine moderne, faisant le lien avec les deux courts-métrages géniaux de Takashi Itô qui ouvraient la séance. Bien qu ‘évoluant dans la sphère expérimentale, son œuvre a plus d’un point commun avec celle de Shin’ya Tsukamoto, faisant de cette séance un véritable temps fort de cette programmation.
Cette 30ème édition de l’Étrange Festival ne manquait pas de belles découvertes : on pense à l’amusant The Visitor de Bruce Labruce, remake pornographique de Théorème où un.e alien bodybuildé.e trouble l’hétéronormativité d’une famille bourgeoise, ainsi qu’au sympathique La jeune femme à l’aiguille de Magnus von Horn, film social horrifique mettant en scène une célèbre serial-killeuse danoise. Mais si l’on devait ne retenir qu’une seule œuvre de cette riche sélection, il s’agirait de Makamisa: Phantasm of Revenge, réalisée par l’artiste pluridisciplinaire phillipin Khavn de la Cruz. Véritable pépite expérimentale de cette programmation, le film évoque l’histoire des Philippines à travers des prises de vue argentiques grattées et colorisées à la main. Il va sans dire que, sans connaître l’histoire du pays, le scénario est à minima énigmatique ; pour autant, impossible de rester insensible face à ce geste poétique et drôle qui fait le lien entre l’optimisme des premiers films, l’avant-garde surréaliste des années 1920 et le cinéma expérimental d’aujourd’hui. C’est à travers des découvertes comme celle-ci que l’on mesure l’importance de l’Étrange Festival.