
Des pluies nocturnes de Mumbai aux premières lueurs du matin sur l’océan, All We Imagine as Light est, comme son titre l’indique, subtilement guidé par les lumières qui composent son univers. Ce motif esthétique, parfois propice à un symbolisme gauche, s’intègre ici en filigrane dans une œuvre empreinte de pudeur et de modestie.
En suivant le parcours de trois femmes — Prabha, Anu et Parvaty —, toutes confrontées à une forme de déracinement (amoureux pour les deux premières, immobilier pour la troisième) et à un patriarcat tacite, All We Imagine as Light fait d’abord craindre une atténuation de la ferveur politique présente dans Toute une nuit sans savoir, le premier long-métrage documentaire de Payal Kapadia. Pourtant, c’est dans la délicatesse même de l’œuvre que se loge une forte contestation politique. Des nombreux obstacles semés sur la route de nos héroïnes, tous sont immatériels, réduits à des motifs mineurs ou simplement évacués dans un hors-champ hypothétique. Le mari exilé de Prabha n’est plus qu’un modeste air-fryer, seul souvenir qu’elle garde de lui ; les parents d’Anu sont évoqués uniquement à travers quelques dialogues ; et l’agence immobilière cherchant à expulser Parvaty trouve corps dans un panneau publicitaire sordide.
Cependant, cette pudeur n’est en rien un évitement. Kapadia choisit de traiter son sujet à contre-courant, le poids sociétal pesant sur les protagonistes n’apparaissant jamais à travers des figures tangibles, mais via un monde en arrière-plan. Dans la première moitié du film, Mumbai devient le véritable antagoniste. Maelstrom de silhouettes et d’édifices, de bruits et de regards, la ville-monde enferme les maux, poussant les trois femmes à chercher refuge en bord de mer pour trouver des réponses à leurs questions. Néanmoins, la cinéaste n’applique jamais de logique manichéenne à cette idée, qui pourrait confronter naïvement une soi-disant corruption urbaine à la pureté provinciale. Sous sa caméra à forte influence documentaire, le film évolue, dans sa seconde moitié, vers une épure onirique rappelant celle de Weerasethakul, imprégnée de chaleur humaine mais aussi d’un parfum de mort et de fantômes. Ce trouble constant montre qu’All We Imagine as Light, sous son élégance, est loin d’être un film unidimensionnel ; il est le fruit d’un regard riche en contrastes.
All We Imagine as Light / De Payal Kapadia / Avec Kani Kusruti, Divya Prabha, Chhaya Kadam, Hridhu Haroon / 1h55 / France, Inde, Pays-Bas, Luxembourg, Italie / Sortie le 2 octobre 2024.
Un film que j’ai bcp apprécié aussi !
J’aimeJ’aime