
Quand une suite de Joker en comédie musicale fut annoncée, certains crurent à une mauvaise blague. C’est qu’après le succès fracassant du thriller social sous fard DC Comics, couleur Nouvel Hollywood, aux résonances plus qu’inattendues, le personnage devenant un symbole de Beyrouth jusqu’à Hong-Kong du soulèvement des opprimés, le monde semblait réclamer une suite. Tout au moins la Warner.
Retour donc de Todd Phillips et Joaquin Phoenix, mais cette fois à rebours, sur le papier, accompagnés d’une autre gaga style « Jokerface » pour une Folie à deux délaissant l’hypotexte scorsesien pour celui des standards en tous genres (de Sinatra à Stevie Wonder, en passant par The Carpenters), du music-hall et des classiques de Fred Astaire (Tel Tous en scène, cité explicitement), au gré des divagations psychiques de son pauvre anti-héros. Mais malgré ces intentions que le récit rabâche, on peine laborieusement à entrer dans la danse.
On retrouve notre Arthur Fleck à l’asile. Infâme bourbier bien sûr, dont les patients sont encadrés par les plus viles gardiens. Le Joker attend son procès où son avocate compte plaider la psychose, convaincue que son client souffre d’un trouble dissociatif de l’identité. Dans les couloirs qui doivent le mener à celle-ci, il rencontre l’internée Harleen « Lee » Quinzel, inscrite à la chorale de l’établissement : les futurs amants se reconnaissent alors, par ce geste mimétique du pistolet sur la tempe. Commence ensuite une romance tourmentée et fantasmatique, dont la matière empiète sur le cours du procès, le film louvoyant entre la cour, les numéros hallucinés de Fleck, et les scènes cafardeuses à Arkham. Autant d’espaces clos, sinistres ou colorés, qui se superposent. Une des rares idées, discrète, de cinéma de Todd Phillips : celle de filmer toujours ce qui constitue des dehors, ces échappées musicales, au dedans, entre les murs de studios.
Or quid du renouveau annoncé ? Si à la veine réaliste du cinéma américain des années soixante-dix se sont substituées les méandres du film mental, l’émancipation de Joker, folie à deux vis-à-vis de son aîné paraît bien inachevée, en tant qu’il ne rompt jamais avec ce référent. Certes, parce qu’il confronte un présent et un passé, un être (Arthur Fleck) et son image (Joker). Mais dans cette réflexion poussive qu’il tire sur ce thème du double, on aura du mal à ne pas suspecter un commentaire en vase clos de son personnage, et de la réception qui naguère en procéda. Le procès tâchant de répondre à la question qui agita des commentateurs de Joker : Arthur Fleck, victime ou pur psychopathe ? Meurtrier inexcusable ou légitimé par son pâtir démesuré ? Todd Phillips épargne ici la victime Arthur Fleck, détraqué par une société et un État violents – il suffit de voir les gardiens, toujours plus abominables -, et creuse sa morale un poil nauséabonde, suintant le ressentiment. Lequel ne débouche sur rien, si ce n’est l’absolu néant.
Ce que l’œuvre déploie ou tente de déployer autour, de nouveau, du motif du double, s’avère être enfin son principal gâchis. Il y a un profond romantisme dans la solitude immuable d’Arthur Fleck, condamné in fine à subir désespérément seul sa monstrueuse condition. Car ce premier échange gestuel avec Harleen Quinzel le prophétisait : l’amour ne sera pas son salut. La jeune femme trouble, quoique moins qu’on le voudrait du fait de sa trop rare présence à l’écran, aime moins l’être que le masque. Moins Arthur que Joker. La comédie musicale, interne, qui fait soudain éclater le show dans l’espace du réel trouve sa pertinence non dans ce qu’elle signifie d’une rupture de Fleck avec le monde, ni de ses états d’âme, cette fonction éculée du genre, mais dans l’hypertrophie de spectaculaire qu’elle adjoint à une réalité déjà fragilisée.
Une réalité atomisée par du virtuel, le pouvoir médiatique, que Joker avait dans le viseur. Les images ainsi prolifèrent, surtout télévisuelles, redoublant même le théâtre du tribunal tandis que des caméras enregistrent l’audience en direct. Les journalistes, Harley Quinn ou encore ce peuple invisible qui s’est reconnu dans le Joker, manquent tous de voir Arthur Fleck, participant d’un même phénomène d’aliénation par l’image. Le gâchis tient en ce que la lutte entre l’homme et la création est illustrée par le cartoon inaugural. En résulte un interminable étirement de l’histoire d’amour et de l’échec tragique qu’elle recouvre.
Malgré toutes ses prétentions, Todd Phillips pèche par le peu de confiance qu’il accorde au spectateur. Une faute qui l’empêche d’embrasser entièrement la folie de son objet, les frontières séparant le fantasme de la réalité ne cédant que trop timidement. En témoignent les seuils, marqués par le montage et les mouvements de caméra, qui bornent grossièrement les ruptures de genre. Peut-être verra-t-on derrière ce mélodrame pompeux un grand film inquiet pour une Amérique malade de son goût pour l’entertainment, jusque sur la scène politique. Faute d’une meilleure foi, on se contentera, au sortir de cette danse, de n’y voir qu’un faux pas.
Joker : Folie à deux / de Todd Phillips / avec Joaquin Phoenix, Lady Gaga, Brendan Gleeson / 2h18 / U.S.A / Sortie le 2 octobre 2024.