
“Les gens ne vont pas croire les images de ce film”. La remarque que lance le paléobotaniste Mark Brown a de quoi sonner hyperbolique et, pourtant, au fil de ses pérégrinations, le constat est sans appel : Sept promenades avec Mark Brown est effectivement d’une beauté incandescente. La splendeur d’un tel objet ne saurait être résumée par quelque “cinematography” ou autre notion creuse, cherchant à englober les nuances de l’image sous une seule tutelle. Au contraire, si le documentaire de Pierre Creton et Vincent Barré émerveille autant, c’est qu’il découle précisément de regards pluriels et irréguliers.
Sept promenades du 21 au 27 juin 2023 dans le pays de Caux, en Normandie, menées par Mark Brown donc, mais également par Pierre Creton, filmant en numérique, Antoine Pirotte et Sophie Roger, équipés d’une Arriflex 16mm, ainsi que Vincent Barré, armé de son carnet de notes. À bien des égards, Sept promenades avec Mark Brown ressemble à un film de famille dans son amateurisme assumé et l’intimité de son dispositif. Il n’y ainsi jamais de barrières au sein de ce petit groupe, qui partage les rires comme les larmes, mais également autour de la conception du projet, puisque les opérateurs de la caméra argentique sont eux aussi sujets de la caméra numérique, se questionnant ouvertement sur un cadre en “contre-jour” ou en « gros plan”. Même Creton, constamment invisible, se voit appelé à de nombreuses reprises par ses camarades, l’invitant à quitter l’objectif pour venir admirer de ses propres yeux l’espace d’un instant.
Le projet est parsemé de ces invitations, autant à destination des fleurs, caressées par Mark ou déposées soigneusement dans le creux de sa main, que du spectateur, convié à regarder ou à imaginer “ les premiers poissons sortir d’un étang” il y a plusieurs millions d’années. Afin que le spectateur se laisse aller à ces jeux d’esprit et embrasse pleinement la présence florale, Sept promenades avec Mark Brown procède doucement à une évacuation humaine. D’abord partielle, puisque limitée à quelques images éparses – un bourdon venant éclipser le premier plan ou des hautes herbes engloutissant Mark lorsqu’il s’y assoit -, puis totale lorsque le petit groupe n’existe plus, dans la deuxième moitié, qu’en voix-off. Pourtant, à la vue des prises argentiques entièrement consacrées aux plantes filmées pendant les ballades, c’est la mélancolie, sensation justement humaine, qui anime le long-métrage.
Face à la pérennité des forêts primaires, présentes depuis des millions d’années, le corps humain jeune comme âgé est peu de choses. Ses souvenirs proches, notamment d’une scène d’amour dans un champ, se confrontent à ceux lointains du décor, jadis peuplé de tricératops et d’iguanodons. Le programme même du film, construit en chapitres comme un herbier et en deux parties comme un document pédagogique, n’est jamais qu’un faux didactisme et un vrai travail de mise à l’épreuve du temps : une fois ces plantes nommées, il ne restera plus rien à voir de ces escapades. À bien y repenser, peu d’œuvres récentes utilisent aussi bien le pouvoir élégiaque du cinéma, sa capture au présent d’un temps déjà passé, regretté comme célébré par l’image.
“Quelle aventure ! On s’en souviendra longtemps”, dit Mark, ému. La réplique pourrait être droit sorti d’un film d’aventure à gros budget, mais à la différence de telles entreprises, résultat d’une sincérité en toc bricolée par quelques injonctions narratives savamment dosées, l’épisode tourné par Creton est frappé du réel. Le même qui mène Antoine au bord des larmes à la simple vision d’une fleur ou qui invite toute l’équipe à s’enlacer longuement après la dernière prise. Et ce réel, oui, on s’en souviendra longtemps.
Sept promenades avec Mark Brown / De Vincent Barré et Pierre Creton / Avec Mark Brown, Antoine Pirotte, Sophie Roger, Pierre Creton & Vincent Barré / 1h47 min / Espagne, USA / Sortie le 8 janvier 2025 – Lion d’or à la Biennale 2024.