
Deux sœurs est de ces films que l’on dirait mal aimables. À l’image du cinéma de Mike Leigh dans son ensemble, comparé plutôt arbitrairement à son compatriote Ken Loach pour, outre le fait qu’ils sont tous deux Anglais, la sécheresse de leur mise en scène, afférente à la tradition réaliste et sociale du cinéma britannique. Or par mal aimable, on entendra ici ce qui ne se donne pas facilement au spectateur, soit ce qui nécessite qu’il revoie toujours ses attentes, qu’il révise sans cesse ses jugements. Tout ce que n’exige pas le cinéma de Ken Loach, plus rassurant par ses schématismes, où oppresseurs et opprimés s’identifient d’emblée. Parce qu’il affirme sa défiance à l’égard de l’idéologie comme envers le discours, le cinéma de Mike Leigh apparaît moins aimable, moins commode. Tandis qu’on adhère immédiatement à Daniel Blake (Moi, Daniel Blake, 2016) parce qu’il subit la brutalité et l’injustice d’un système, on peine à vouloir suivre l’acariâtre Pansy, bourreau impitoyable de tous ceux qui, malheur à eux, croisent fortuitement son chemin.
Précédée d’une longue lignée de personnages « leighiens » tels que l’affreux Johnny (David Thewlis), le clochard de Naked (1993), ou dernièrement le Mr Turner de Timothy Spall – Peterloo (2018) n’ayant pas vu les salles françaises – dont la sensibilité contraste avec son apparence, Pansy, donc, se montre aussi peu commode. Vociférant constamment, en premier lieu contre son fils Moses et son mari Curtley, misanthrope, neurasthénique et maniaque, il saute aux yeux, même à ceux des moins avisés, qu’elle est une femme en souffrance. Une souffrance qui s’éprouve au gré de situations que le scénario semble d’abord rejouer, dans une tentative d’épuisement du spectateur hébété, amusé, ou les deux à la fois. Une appréciation du personnage se dessine alors, avant de se fendiller jusqu’à nous décontenancer, dès lors que le scénario la confronte à sa sœur cadette, Chantal, appréhendée comme son antithèse, épanouie dans son métier de coiffeuse et dans son rôle de mère, rieuse et gaie.
Mais plus que la relation entre deux sœurs que suggère trompeusement son titre français, l’œuvre (titrée Hard Truths en VO) oppose deux familles et surtout deux rapports au monde, au service toutefois de nulle démonstration. Si Pansy s’indigne de tout et ne pardonne rien, comme à sa mère décédée qui l’aurait aussi peu encouragée qu’elle lui en aurait trop demandé, Chantal et ses deux filles paraissent quant à elles ne s’affliger de rien, choisissant de masquer leurs tracas, comme lorsque l’une des deux filles dissimule à l’autre son humiliation subie plus tôt au travail, dans le bureau de sa manageuse. Pas si opposées, les deux familles renferment leur lot d’affects et de vérités larvés qui cependant se manifestent à leur façon. Mais alors, qu’est-ce que ça dit ? S’interroge-t-on circonspects. Pas grand-chose, car la poétique de Mike Leigh relève plus du geste que du dire, plus de l’observation que de la dissection des êtres et de leurs actions. En témoigne le mouvement de révolte silencieux et puéril de Curtley, jetant par la fenêtre le bouquet de fleurs offert par Moses à sa mère, vers la fin du métrage. Geste d’humeur vain, inexplicable, sinon qu’il répond par vengeance à la crise de Pansy.
Un geste gratuit et infructueux, révélateur peut-être de la vérité de la famille que Mike Leigh, sciemment ou non, découvre, logée dans ses entraves, son inertie. Entraves pour Moses par exemple, qui se réfugie dans des livres et des jeux vidéos sur les avions, signes d’une aspiration au dehors. Entrave originelle pour Pansy, ressassant amèrement les manquements prétendus de sa mère. Prétendus, car perçus autrement par Chantal. Ce statut mal aimable de Deux sœurs, mais non moins exaltant par son opacité, le lecteur l’aura compris, repose ainsi sur son contre-pied antimélodramatique, alors même qu’il n’omet pas un ingrédient du mélodrame. Biberonnés que nous sommes au principe de révélation éclairant les arcanes des protagonistes, l’explication proposée des névroses de Pansy y déroge, et n’explique rien.
En grand peintre réaliste, Mike Leigh s’attache strictement à saisir ses personnages via leurs réactions et tropismes, quasi phénoménologiquement, dans toute leur amplitude équivoque. À rebours de la saisie psychologique habituellement induite, le malheur de Pansy et de sa famille ne s’explique pas, et tout à la fois l’explique : le sentiment d’avoir raté sa vie, une condition sociale aliénante et insatisfaisante, l’indifférence supposée d’une mère, le traumatisme latent de la crise du covid… Si le cinéma de Mike Leigh s’avère puissamment réaliste, c’est parce qu’il affranchit ses personnages d’une logique doctrinale au profit des infinies variations de leurs caractères et des innombrables nappes d’événements qui, hors-champ, les déterminent. Reniant les conventions dramaturgiques les plus systématiques, il paraît donc inéluctable que le geste de Leigh désarme.
Deux soeurs / De Mike Leigh / Avec Marianne Jean-Baptiste, David Webber, Michele Austin / Royaume-Uni / 1h37min / Sortie le 2 avril 2025.