Sinners

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Sortant d’une épaisse nuit environnant le club de blues des charmants jumeaux Stack et Smoke (interprétés par un Michael B. Jordan au carré), le vampire Rimmick (Jack O’Connel) et ses deux sbires tout fraîchement envoûtés se présentent à son seuil, gardé par le brave cerbère Corbread. Trois vampires. Trois blancs. Trois prétendus musiciens errants qui cherchent vilement à pénétrer ce qui constitue un refuge, une hétérotopie pour une communauté noire opprimée. Empêchée. Après un premier acte aussi poussif que poussiéreux, Sinners abat enfin son atout, rejouant contre toute attente, outre Une Nuit en enfer (Robert Rodriguez, 1996) dont la parenté saute aux yeux à défaut de la gorge, Naissance d’une nation (Griffith, 1915).

Le plus avide spectateur de superproductions hollywoodiennes à déchiqueter ne l’aura pas vue venir, cette ingestion subversive du cinéma de Griffith. Si, dans Naissance d’une nation, l’homme noir, assimilé au dehors incivilisé et dangereux, menace, envahit le dedans, espace symbolique de la nation WASP et de la civilisation, Ryan Coogler fait du blanc l’agent d’une puissance mortifère quand l’intérieur du club figure un foyer culturel et spirituel édifié par le blues, un espace illusoire d’une liberté conquise. Illusoire car, l’apprendra-t-on plus tard, aménagé dans une scierie désaffectée dont l’ex propriétaire n’est autre que le leader du Ku Klux Klan, lequel libérait des noirs affreux, sales et méchants, la famille de Griffith.

Plus subtilement référentiel que présagé, le blues des vampires de Coogler trouve sa résonance dans cet héritage travesti, fidèle aux us de la blaxploitation dont il s’impose, avec Jordan Peele, comme le flamboyant successeur. Mais tandis que le second en importe les principes dans le cinéma d’auteur, Coogler s’abandonne aux manières démesurées d’un Rodriguez, non sans ironie, que manifeste ici un cadavre gisant dans une mare de sang, qui s’avérera bien vivant, ou là un pastiche de The Thing (John Carpenter, 1982), où les nausées de celui qu’on soupçonne être un monstre se révèlent finalement les maux d’un ivrogne. Parfois grossièrement symbolique, à l’image d’un serpent de mauvais augure sifflant presque « attention : Satan », souvent candidement dialogué, intégralement pauvre lorsqu’il s’échine à ne pas mettre en scène ses ressorts horrifiques, Sinners creuse toutefois un interstice de finesse et de complexité assez passionnant pour nous ac(croc)her. Et ce, à travers l’allégorie vampirique, parachevant un pot-pourri déjà débordant de genres qui ont mythifié l’Amérique, du western au film de gangsters, croisant la fresque historique au parfum nauséabond du sud post-esclavagiste.

Mystifiants ou démystifiants, les drames qui ont saisi l’Amérique esclavagiste ou ségrégationniste traduisent ordinairement un regard dualiste. Par l’intrusion du vampire, perfide tentateur, trompeur attrayant, Coogler adjoint entre le clan des suprémacistes ignobles et le clan afro-américain celui d’une culture anglo-saxonne invasive, carnivore et séductrice. Culture artistique, folk et country, que jouent les lurons sanguinaires ; paradigme économique et politique, aussi : Stack et Smoke ne reviennent-t-ils pas des tranchées ? D’une guerre européenne ? Ne rentrent-ils pas de la métropole Chicago où ils truandèrent aux côtés d’Al Capone ? Affleure l’intelligence politique du film : l’homme afro-américain peine à résister aux attraits des valeurs et modèles occidentaux. Or c’est par la musique que la menace de cannibalisation de l’identité afro-américaine – que certains nommeraient appropriation culturelle – s’incarne, à la frontière de cette scierie devenue temple profane du blues, frontière que les effets de montage alterné s’attachent à souligner.

Du blues, le film exsude alors toute la mélancolie qui sourdement frémit sous les déchaînements d’un concert chamanique vertigineux – soutenu par la musique d’un Ludwig Göransson très inspiré – filmé en plan séquence, dont l’unité favorise la coalescence des temps et des expressions musicales, passées et futures, constitutives d’une identité riche et irréductible. Une mélancolie, car cette fête et ce refuge sont voués à péricliter. Seule demeure la musique, libre car intemporelle, à laquelle Ryan Coogler adresse un hommage émouvant puis, dans son final, bouleversant, malgré ses accents solennels : « Et pour quelques heures, nous fûmes libres…». Au cœur de la broyeuse hollywoodienne, Ryan Coogler, avec ses maladresses et sa touchante sincérité, le fut aussi.

Sinners / de Ryan Coogler / Avec  Michael B. Jordan, Hailee Steinfeld, Miles Caton, Jack O’ Connel / U.S.A / 2h17min / Sortie le 16 avril 2025.

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