
Il était temps qu’un distributeur se décide à restaurer La Forteresse noire, second film de Michael Mann demeuré invisible dans des conditions décentes depuis sa sortie initiale en 1983. Rescapé des ténèbres par Carlotta, le long-métrage nous parvient comme un artefact maudit, un objet précédé par sa légende que l’on découvre avec un mélange d’excitation et de crainte. Et pour cause : sa longue absence du catalogue mannien n’a-t-elle pas été en réalité une aubaine pour les exégètes de l’œuvre du cinéaste, bien plus à l’aise dans leur office une fois dispensé·es de la tâche ardue d’y rattacher cette note dissonante ?
Difficile en effet de percevoir un lien entre ce scénario de série B, voire Z – en 1941, des nazis retranchés dans une forteresse roumaine dépêchent un savant juif pour tenter d’éradiquer une entité maléfique qui les décime nuit après nuit – et les classiques du cinéaste dans les domaines du thriller – Le sixième sens, Heat – ou du drame historique réaliste – Le Dernier des Mohicans, Ali. Ajoutez à cela un tournage chaotique, un montage charcuté ramenant le métrage d’une durée initiale de 3h30 à 1h30, et vous obtenez un film désavoué par son auteur, bien plus pratique à remiser au placard qu’à exposer à la vue du public.
Pourtant, ce qui saute aux yeux à la découverte de cette Forteresse noire, c’est à quel point les motifs du cinéma de Michael Mann sont déjà là, en germe. Le personnage du docteur juif Theodore Cuza, tiraillé entre son désir de vengeance sur le régime nazi et son humanisme, évoque la tentation répété du pacte faustien auquel Mann soumet nombre de ses personnages : le profiler Will Graham du Sixième sens, qui glisse lentement vers la psyché du tueur qu’il traque ; Hannah, agent du FBI dans Heat ayant vendu son âme pour un idéal de justice ; Sonny Crockett, le flic de Miami Vice qui joue un rôle d’infiltré jusqu’à complètement brouiller ses repères entre bien et mal.
Le film est aussi un laboratoire formel pour le réalisateur qui, aidé de la bande son atmosphérique de Tangerine Dream, compose un étrange alliage entre l’expressionnisme allemand (le travail sur les ombres préfigure Le sixième sens) et l’esthétique MTV signature des années 1980, dont il est pratiquement l’inventeur avec la série Miami Vice. Un mélange déroutant, renforcé par un montage heurté, amputé, escamotant des pans entiers de scénario, qui provoque la sensation d’une œuvre fantomatique et rêvée, projection spectrale d’un film qu’on ne verra sans doute jamais et qui hante toute la filmographie future de Michael Mann.
La Forteresse noire / de Michael Mann / Avec Scott Glenn, Ian McKellen, Alberta Watson / 1h36 / U. S. A. / Au cinéma le 14 mai 2025.