Magellan

Actuellement au cinéma

© Nour Films

Si 2h45 est généralement une durée plus que raisonnable pour le biopic moyen, elle paraît presque dérisoire pour Lav Diaz, habitué aux récits-fleuves, et pour son sujet, Fernand de Magellan, figure emblématique du colonialisme qui appellerait aisément à une exhaustivité biographique.

La raison de ce format restreint reste floue — certains évoquent l’existence d’un montage de neuf heures —, mais la relative concision opérée par Magellan n’a rien de dommageable et permet précisément à dévier du programme attendu. En effet, plus qu’un resserrement, il faudrait parler ici d’un évidement, à la fois de la forme et du fond. Diaz simplifie à l’extrême un récit a priori balisé et étire inversement le plan, évitant de la sorte les passages historiques attendus pour se recentrer sur l’errance de son anti-héros. Silhouette mythique, figée dans le temps et dans l’Histoire, Magellan retrouve ainsi chair sous l’œil du cinéaste. Grignoté par la folie et une mélancolie sourde, le visage anesthésié de Gael García Bernal — sublime de sous-jeu — n’est pas sans rappeler celui de Lluís Carbó et son incarnation léthargique de Don Quichotte dans Honor de cavalleria.

Pour preuve, Diaz partage avec Albert Serra le chef opérateur et monteur Artur Tort, mais aussi et surtout une même entreprise esthétique : désenchanter le mythe par la représentation. Plutôt que de dresser un “portrait”, comme savent si bien le faire une majorité de biopics didactiques, l’Histoire occidentale se combat par une simple logique de montage. Au cours du parcours de Magellan, la mort ne s’exprime jamais explicitement dans son acte — aucune scène de bataille n’est filmée —, mais dans ses conséquences : chaque coupe semble dictée par la fatalité, dans un rapport à la fois funèbre et ironique à la chose. Malgré l’allure solennelle du projet, Diaz autorise à rire de la veulerie de son protagoniste, de son soi-disant humanisme et de sa foi indéfectible, affichés fièrement dans un plan puis contredits dans le suivant.

Mais ce Magellan est en vérité un trompe-l’œil, son cœur étant situé non pas dans ledit personnage éponyme, mais dans les civilisations indigènes, opprimées de cette odyssée sanguinaire. S’ouvrant sur la fuite d’une jeune indigène effrayée par “l’homme blanc” aperçu hors champ — Magellan, mais aussi le spectateur lui-même —, le long-métrage entend peu à peu déployer son propos anticolonial par une pure opposition des corps et, plus spécifiquement, de leurs pratiques religieuses : théâtre de l’immobilité lorsqu’il s’agit de prier le Christ, et mouvement désordonné lorsque s’orchestre un sacrifice pour le Dieu du Vent par les Cébuanos. La voix off conclusive, prise en charge par l’esclave désormais libre, entérine la véritable foi qui se joue ici. Une foi en l’image, en sa capacité à démystifier le mythe blanc pour le redonner à ses principales victimes.

Magellan / de Lav Diaz / Avec Gael García Bernal, Roger Alan Koza, Dario Yazbek Bernal / 2h25 / Espagne, Portugal, Philippines / Festival de Cannes 2025 – Cannes Première.

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