Hot Milk

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Sous le brutal soleil andalou, Sofia (Emma Mackey) marche sans cesse. À l’ombre de la maison de location, sa mère, Rose (Fiona Shaw) est immobile. Depuis des années, sans que quiconque sache bien pourquoi, ses jambes ne fonctionnent plus. Après avoir hypothéqué leur maison, elles ont quitté Londres en espérant qu’un médecin réputé (Vincent Perez) guérisse enfin Rose. C’est l’ultime tentative. Sofia, à la fois fille et infirmière à domicile, repousse encore et encore la fin de ses études d’anthropologie. Rose est aigrie, épuisée. La tension est déjà là, tout est prêt à éclater. Entre en scène Ingrid (Vicky Krieps), allemande bohème et sa flopée d’amants, que Sofia désire ardemment. Sans cesse, leur relation est entravée par le poids de leur passé respectif, jusqu’à un final cauchemardesque.

Hot Milk est un rêve fiévreux d’une heure et demi, avec toutes les malheureuses lacunes que cela implique. Les stéréotypes mobilisés pour faire exister le personnage d’Ingrid flirtent dangereusement avec le cliché et, quand ils sont dépassés, le sont de façon prévisible : sa façade libérée est un mur dressé pour masquer un passé sombre, elle est plus instable que véritablement libre, etc. C’est un personnage de papier qui fait pâle figure face à la densité de Sofia et sa mère.

La montée de violence en Sofia est montrée par à-coups maladroits dans des scènes à l’écriture bancale que le jeu d’Emma Mackey ne parvient pas pleinement à porter. Certains écarts narratifs semblent futiles ou mal exécutés, comme celui de la visite de Sofia à son père presque étranger. D’autres instants prêtent à sourire, comme les effusions de Sofia et Ingrid dans les vagues après que la première a jeté le téléphone de l’autre dans l’eau pour la faire réagir. Certaines répliques sont de trop, comme le « Memory is a bummer » prononcé par Ingrid, qui explicite à outrance un propos qu’on aurait voulu plus finement tissé.

Mais du rêve et du premier long métrage, Hot Milk n’a cependant pas que les incohérences et les poncifs risibles. Le médecin fait remarquer à Sofia, lorsque celle-ci lui dit étudier l’anthropologie : c’est une étude des motifs. Le film lui-même est un tracé des dits motifs qui se répondent en écho du début à la fin, entre étude de cas anthropologique et psychanalyse. C’est au premier plan l’histoire d’une mère et d’une fille dans un vide artificiel. Pas de frères ni sœurs, pas de père, et l’ombre surplombante d’une famille maternelle tenue à distance. Les mensonges et les omissions de Rose ont le même effet sur Sofia que la lumière jaune écrasante qui inonde incessamment l’image.

Au début, Sofia ne cherche pas l’ombre : elle arpente le pavé brûlant d’un pas décidé, les sourcils froncés alors que le montage alterne entre plans très rapprochés et très larges avec une sècheresse déstabilisante. L’ombre finit par venir à elle sous la forme d’un long plan séquence de la première étreinte nocturne avec Ingrid, sur le porche de la maison où repose sa mère. Là, la pression redescend, le silence se fait, et ne restent que les corps sous la forme de silhouettes, de bruits de bouches et de souffles haletants. C’est après avoir goûté à l’obscurité et à une forme de vérité pour la première fois que Sofia se mettra en quête de l’ombre salvatrice, où les choses se relâchent et les langues se délient, pour le meilleur et pour le pire.

Un élément majeur préfigure le dénouement et nourrit cet entrelacs de symboles. Dans Hot Milk comme dans Mulholland Drive et Persona, le lien amoureux et érotique est incestuel en ce que l’objet de désir est un reflet, un double, une soeur. La brune et solennelle Sofia face à la blonde et légère Ingrid semblent d’abord diamétralement opposées, jusqu’à ce que le passé s’en mêle et que les rôles se troublent. Sofia porte le chemisier confectionné par Ingrid en hommage à la sœur dont elle a provoqué la mort symbolique : « Beheaded » et « Beloved », les deux à la fois.

On pourrait trouver banale cette équivalence établie entre amour et violence si elle n’était pas au cœur du film : car les rôles ne sont pas troubles qu’entre Sofia et Ingrid. La porosité des rôles familiaux féminins – sœur, mère, fille – sont le tracé symbolique qui rend profondément tragique un dénouement qu’on pourrait croire absurde. Sofia devient malgré elle mère de sa génitrice aux jambes paralysées, sœur et mère de son amante lestée par la culpabilité. L’acmé de ce flou se trouve dans la vérité finalement extorquée à Rose par Sofia : Mary, qu’on croyait jusqu’ici une sœur aînée de Rose morte avant la naissance de celle-ci, était à la fois sa sœur et sa mère. Rose est le fruit du viol de sa soeur par son père.

L’inceste, cette fois littéral, est énoncé comme ce qu’il est : avec une banalité monstrueuse. Là où devrait exister l’amour, Beloved, est une violence ineffable, Beheaded. Et comme Rose voulait amputer ses jambes pour ne plus souffrir, Sofia décide d’amputer son passé. Elle pousse sa mère en fauteuil roulant jusqu’au milieu de la route alors qu’un camion arrive à toute allure. Le « Lève-toi et marche » est implicite mais il n’y aura pas de miracle.

Malgré une écriture mal dégrossie (sans doute grandement du à ce que le scénario est adapté du roman éponyme de Deborah Levy) et une difficulté à gérer son ton, Hot Milk arrive à son terme avec force. Rebecca Lenkiewicz parvient à mêler anthropologie, champ d’étude où l’inceste a longtemps été considéré comme interdit universel, et psychanalyse, qui n’a eu cesse de s’emparer du-dit sujet. D’abord analyste scientifique et distante, Sofia est plongée au coeur de l’enfer de son histoire et de sa psyché : études des motifs inter-sociaux, inter-individuels et psychiques sont indémaillables. Ce n’est pas qu’une histoire de traumatisme familial, il n’est pas question que de « tuer la mère » pour exister pleinement : Hot Milk explore les conséquences mortifères de l’inceste et les cycles de violence et de silence qu’il provoque. Et si l’onirisme de la mise en scène frise parfois le comique, le film est traversé par une grande sensibilité qui mérite qu’on s’y attarde.

Hot Milk / de Rebecca Lenkiewicz / Avec Emma Mackey, Fiona Shaw, Vicky Krieps / 1h33 / Royaume-Uni / Sortie le 28 mai 2025.

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