
Aux prises avec la sandale imprégnée des selles de la petite tornade que ses parents à bout de force ont prénommé Raoul, Jean-Phi (Philippe Katerine) confie n’y croire plus du tout au film de Sophie (Sophie Letourneur) qui enregistre avec son téléphone le récit de leurs truculentes (non) aventures en famille, en vacances itinérantes, le long de la côte sarde : « Il faut pas faire ce film, il se passe rien » ; « il se passe rien, et il se passe tout », répond Sophie Letourneur, qui se débat peut-être avec un paquet de chips, explicitant en passant son projet, celui de L’Aventura, et de son cinéma. Un geste qui s’efforce de reconstituer le réel dans sa nudité et sa sincérité complètes, contre une forme embellissante, que les allemands au 19e siècle ont appelé « kitsch », cette négation de l’authentique, ou négation de la merde, au sens propre comme au figuré, qu’a fustigé notamment Milan Kundera dans son Art du roman (1986).
Toute la grandeur de la forme mineure de Letourneur a toujours été là, dans cette obsession de l’authentique dans la fiction, de traduire une vérité fictive. Dans L’Aventura, la cinéaste semble la porter à son point critique en reconstituant, sous le même régime autofictionnel que son dernier opus Voyages en Italie, ses souvenirs d’escapade. Escapade qui n’est que spatiale, puisque dans l’enfer du noyau familial que composent la jeune Claudine, qui se sent délaissée par sa mère, le râleur et déphasé Jean-Phi et l’insupportable – mais à croquer – Raoul, nulle fuite n’est possible. S’il « n’y a pas de vacances à l’amour » (Marguerite Duras, Les Petits chevaux de Tarquinia, 1953), en famille non plus.
De la même façon que dans Les Coquillettes, Letourneur filmait d’un festival de cinéma ce que l’imaginaire ignore, comme ses nombreux temps morts, ses soirées mondaines interminables, ses rencontres miteuses et ses coucheries foireuses, elle s’applique exclusivement à montrer des vacances ce que le cinéma omet trop systématiquement : les prises de bec en voiture, les chialeries incessantes et cacophoniques d’un bambin, les dérobades d’un père, les cheveux gras d’une mère constamment éprouvée, des corps quinquagénaires fatigués, et la merde enfin, qui les suit partout, littérale et métaphorique. À travers les étrons ou les odeurs d’étrons qui s’invitent inopinément, c’est le réel qui annexe tous les pores de la matière filmique.
Une poésie émane pourtant des situations filmées, qui tient à l’inventivité du montage refluant, comme en ressac qui, par un dispositif de mise en abyme de la mise en récit, les saisit toujours dans leur passéité. Le réagencement du corps composite du réel, en plus de découvrir les enjeux affectifs, sociologiques et politiques que recouvre le giron familial, tels que le délitement d’un couple, l’aliénation qu’implique le tourisme itinérant pour une famille de classe moyenne et la dissolution physique et psychologique d’une femme sous le poids de ses fonctions maternelles, en fait émerger l’écume nostalgique paradoxale : on ne regrette pas le chaos de ces étés parce qu’ils étaient les plus beaux ni les plus enviables, mais simplement parce qu’ils étaient les nôtres, et parce qu’ils ont été. La voix, le téléphone, le cinéma, après coup, s’efforcent de fixer, de reprendre, ce que le temps a si vite englouti. Ainsi, les cris et les gesticulations de Raoul à table, eux aussi, se teintent de mélancolie.
Si Letourneur met un point d’honneur à filmer la merde, ce n’est pas seulement pour la puissance subversive qu’un tel choix induit. Mais c’est parce que même la merde (soit l’ordinaire le plus pénible, le plus insupportable), au bout du compte, nous manquera.
L’Aventura / de Sophie Letourneur / Avec Sophie Letourneur, Philippe Katerine / 1h47 / France / Sortie le 2 juillet 2025.