
Suite à son entretien avec Christine, l’une des trois femmes accusées du meurtre d’un boutiquier, Janine reconduit la détenue dans sa cellule. Leur traversée est semée de plusieurs “embûches” – portes, ascenseurs – que seuls les agents de sécurité peuvent ouvrir à distance, depuis leurs écrans d’ordinateur, sur demande de l’aide-soignante qui accompagne Janine. Brusquement, le drame annoncé par Le Silence autour de Christine M. bifurque et mue en dystopie, dont l’imaginaire clinique et néo-futuriste n’aurait pas renié Philip K. Dick. Los Angeles, 2019, ou Amsterdam, 1982, la question est peu ou prou la même : les androïdes ou les femmes rêvent-ils de moutons électriques ?
Le test Voight-Kampff s’opère donc chez Marleen Gorris de la plus simple des manières : via Janine, éminente psychiatre chargée par la justice de fournir un rapport psychologique sur les trois accusées (Annie, Andrea et Christine), en vue du procès. En d’autres termes, elle est chargée de trouver un défaut dans la machine, de statuer leur démence pour clore rapidement une affaire devenue événement médiatique. Avant même que ce rapport ne soit entamé, une conclusion univoque est déjà attendue, comme le lui rappellera, non sans condescendance, un de ses collègues : « Il n’y a aucun doute. Elles sont folles à lier, mais je n’ai pas besoin de vous expliquer votre métier. » Au fil des entretiens, l’entreprise de Janine révélera néanmoins une autre conclusion : leur acte aurait été motivé, purement et simplement, par des années d’oppression – sous diverses formes – au sein du système patriarcal.
Au-delà de quelques percées dans le genre, la charge anti-patriarcale maniée par Gorris s’exprime précisément par le rire : celui, final, qui sert de révolte aux femmes, mais aussi celui, plus insidieux, qui traverse tout le long-métrage. L’acte meurtrier répond à une ironie cruelle, ancrée dans le quotidien de toutes les protagonistes : le café d’Annie s’arrête dès qu’elle quitte son service ; Andrea n’est “que” secrétaire, mais son patron est incapable de travailler sans elle ; le mari de Christine est “prêt à tout pour les gamins”, mais ne peut s’en occuper sans elle. Les femmes travaillent “pour les hommes”, corrige Andrea avec lucidité, mais les hommes ne peuvent travailler sans elles.
Face aux portraits qui se dessinent devant elle, Janine en vient à conclure que ces femmes “sont parfaitement ordinaires”. Une phrase qui cristallise peut-être l’intéressant semi-échec du film. De l’ordinaire, il n’est ici que très peu question. Si Gorris réussit une satire acerbe, elle tombe néanmoins dans l’impasse psychologique que décrit justement son personnage face au jury incrédule. En explicitant l’indicible à travers plusieurs flashbacks, le dispositif psychiatrique n’est jamais pleinement pris en charge : il se double d’un horizon illustratif au détriment du hors-champ qu’il devrait pourtant imposer, à la psychiatre comme au spectateur. Au terme de son enquête, le regard de Janine semble faire preuve de la même clairvoyance que les trois accusées. Mais ce regard, en devenant omniscient, perd de sa puissance dans le cheminement vers la vérité, pour gagner une forme de jouissance – encore subversive pour l’époque – face au spectacle d’un homicide.
Le Silence autour de Christine M. / de Marleen Gorris / Avec Edda Barends, Nelly Frijda, Henriëtte Tol, Cox Habbema, Eddie Brugman / 1h36 / Pays-Bas / Sortie le 20 août 2025.