
Au moins depuis Punch Drunk-Love (2002), le cinéma de Paul Thomas Anderson n’a eu de cesse de prendre à revers la promesse de ses films, l’horizon d’attente des spectateurs et les motifs des genres dont il s’emparait. Dans le film précité, comme plus tard dans Licorice Pizza (2021), la comédie romantique déraillait, chacune à sa façon ; le bain de sang annoncé par There Will Be Blood (2007) tardait à jaillir, en dépit d’un récit agonistique, sous le signe du crime (capitaliste), tandis que la trame policière de l’erratique Inherent vice (2014) s’évaporait et que la grande fresque sur la scientologie présupposée par The Master (2012) cédait la place au spectacle épuré et trouble des rapports de force entre deux hommes. Aussi trouble que ne l’était l’amour aromantique de Reynolds et Alma dans Phantom Thread (2017). Sans surprise donc, mais non sans étonnement ravi, le génie du cinéma américain contemporain récidive avec Une Bataille après l’autre, film d’action et comédie tout en dilutions, qui traite de – et procède par – révolution.
La révolution et la communauté révolutionnaire nommée French 75, qu’on intègre très vite aux côtés de la renversante Perfidia (Teyana Taylor), autant politiquement que sexuellement exaltée, commencent d’abord par échouer. C’est le récit de cet échec, prologue un peu laborieux mais que sa suite impose, qui ouvre à toute allure le film. On y fait la connaissance, dans ce qui semble la Californie du début du siècle, de cette jeune combattante aux désirs échevelés et de Pat – plus tard renommé Bob – (Léonardo DiCaprio), le dynamiteur du groupe, qui feront l’amour après avoir délivré des migrants clandestins des griffes de l’armée américaine à la frontière mexicaine. Prémices d’une liaison torride qui se mêle à l’entreprise révolutionnaire qu’Anderson appréhende complaisamment comme une puissance libidinale.
La lutte est affaire de désir, les protagonistes se définissent avant tout comme êtres désirants. L’antagoniste aussi. Premier écart avec le film d’action : le méchant du film, le colonel Steven Lockjow (Sean Penn, au sommet de sa vigueur comique), plutôt que d’incarner uniquement l’archétype du suprémaciste comme on l’a dit ici ou là, se révèle être d’abord un personnage pétri d’affects, certes bas mais ordinaires, un homme aux motivations à la fois personnelles et politiques, dont l’objectif pathétique s’avérera l’effacement des traces de ses pulsions pour lui inavouables, puisque tournées vers Perfidia, une insurgée, et une femme noire. De turpitudes, celle-ci n’en est pas non plus vierge, disparaissant, laissant derrière elle Bob et leur petite fille Willa (Chase Infinity) après avoir causé la perte du French 75. Une guerrière moins guerrière qu’elle ne le croit, un fasciste plus humain qu’on ne l’attendait : pas de doute, on est bien en terre andersonienne.
Au terme de cette introduction s’ouvre un nouveau récit à l’hypotexte fordien (La Prisonnière du désert, 1956) que l’issue du premier enveloppe de mélancolie, où l’on ne suit pas vraiment Bob, engourdi physiquement et intellectuellement par des années de joints et d’alcool, dans une quête pour retrouver sa fille maintenant adolescente, enlevée par Lockjaw, mais où c’est bien lui qui nous suit. Avec une ingéniosité jubilatoire, qui occasionne l’essentiel du comique du film, Anderson sabote la progression de son héros en lui donnant toujours un temps de retard par rapport à la trajectoire de sa fille, tissant par là un lien de connivence avec le spectateur qui ludiquement participe, puisqu’il en sait toujours plus que Bob sur le courant de l’intrigue. Conscient que le canevas générique (et le budget) d’Une Bataille après l’autre oblige une lisibilité narrative, l’auteur creuse, approfondit, désynchronise la linéarité de l’action en déployant une forme du contretemps.
Elle bat à plein régime quand Bob, incapable de se souvenir des mots de passe qui lui permettraient de rejoindre sa fille, s’attarde au téléphone, injuriant copieusement son interlocuteur alors qu’autour de lui, tout le monde s’agite ; des émeutiers s’animent, la révolte gronde, mais Bob, ex-révolutionnaire fatigué, révolu, s’époumone vainement dans un salon. Puis un peu plus tard il court, suit des jeunes sur les toits, à la peine, pour chuter de quelques étages et atterrir au commissariat, cela sur fond de notes jazzy continues, syncopées, de Johnny Greenwood, signifiant le statut discordant du personnage. Le héros ne se fait pas qu’antihéros : il ne sert plus à rien, remplacé par une communauté mexicaine immigrée, seule et véritable force agissante de la séquence. À rebours d’un Tom Cruise véloce et increvable, Bob se singularise par sa lenteur, sa faiblesse, ses déterminations physiques, qui manifestent sa passéité en même temps qu’elles ancrent l’œuvre dans un matérialisme rafraîchissant, hélas trop rare désormais au cinéma hollywoodien.
L’action d’Une Bataille après l’autre s’élabore ainsi par révolution, autrement dit ici : par retour. Retour au montage alterné classique, étendu cependant macroscopiquement, le film alternant entre le point de vue de Willa et celui de son père, et qui noue sa tension, fonde son suspense. Retour esthétique, bien sûr, à un régime du concret, à un matérialisme de la scène d’action qui conditionne ses effets. Un personnage subit un coup de fusil à pompe ? S’il survit, ici burlesquement, ça ne peut plus être sans dommages. Exemplairement, les courses poursuites illustrent ce matérialisme, fortes précisément de leur sobriété, où le danger se voit réduit au strict minimum : le bitume et les autres voitures qu’on frôle dans la première ; les creux imprévisibles, les vallonnements d’une route et la vitesse dans la dernière, impressionnante par son minimalisme. Comment faire une scène d’action selon Anderson ? Pas besoin de canarder ni d’accrochages multiples : un espace, de la durée, la topographie d’un lieu suffisent.
Le face à face qui s’ensuit entre le père et sa fille achève de bouleverser, rappelant à qui pourra celui, devenu légendaire, de La Prisonnière du désert, entre Debbie (Nathalie Wood) et son oncle Ethan (John Wayne). Sauf que Willa se sauve elle-même. Debbie devenait par ailleurs l’étrangère, l’autre à abattre chez Ford. Or l’étranger cette fois, pour un instant, qu’on ne reconnaît pas, c’est Bob : le héros. En inversant les statuts des personnages du chef d’œuvre que d’aucuns disent matriciel du cinéma américain, Anderson achève de figurer et d’entériner la faillite de l’ancien révolutionnaire et de sa génération, mais surtout, plus allégoriquement, la faillite politique, morale, civilisationnelle, absolue, de la communauté états-unienne telle qu’elle s’est constituée jusqu’à ce jour. L’Amérique contemporaine qui semble uchronique, à la manière de Pynchon (le film adapte très librement son roman Vineland paru en 1990), évoque ainsi moins l’ère trumpienne que l’Amérique tout court, imaginée dans ses possibilités fascisantes crédibles.
Certains argueront que, sympathisant envers les causes, les désirs et les luttes progressistes, le film seulement s’en contente, retournant finalement à l’ordre, et non à la dissidence. Sans doute qu’Anderson se projette un peu en Bob, plutôt en spectateur qu’acteur, et parce que la révolution – tout le récit le raconte – n’adviendra que sur le temps long. Petit à petit. Pierre par pierre. Une bataille après l’autre. Le hors champ final de son film, sa ligne de fuite, il les confie à la jeunesse, qui a tout à refaire. Si cette dixième œuvre ne constitue certes pas la plus grande œuvre du cinéaste, la faute entre autres à l’omniprésence de la bande originale de Greenwood, bien que superbe, qui se glisse parfois entre les images et nous, elle offre toutefois parmi les plus belles images de son cinéma. Comme lorsque la caméra s’attarde, furtivement, à embrasser le mouvement gracieux d’une bande de jeunes en skateboard, sous les lumières d’une nuit embrasée par l’émeute. Un plan, comme il y en a plusieurs dans le film, qui rappelle ceux de Licorice Pizza qui suivaient la course fougueuse de Gary (Cooper Alexander Hoffman) ou Alana (Alana Haim) dans les rues de Los Angeles. À cinquante-cinq ans, Paul Thomas Anderson croit sincèrement en l’élan, en la puissance d’agir de la jeunesse. Cette foi émane de ses plans. Et c’est émouvant.
Une Bataille après l’autre / de Paul Thomas Anderson / Avec Leonardo DiCaprio, Sean Penn, Tayana Taylor, Chase Infinity, Benicio del Toro / U.S.A / 2h24min / Sortie le 24 septembre 2025.