The Neon People

Actuellement au cinéma

© Kidam

The Neon People s’ouvre par une longue séquence muette de déambulation dans la pénombre du réseau souterrain de Las Vegas. À la suite de figures anonymes, on arpente ces tunnels exigus éclaboussés d’une puissante lumière rouge profond – Dario Argento n’est pas loin –, au son de violons discrets mais inquiétants, avant d’en ressortir éblouis par le soleil blafard du Nevada. Cette entrée en matière convoque également le souvenir de l’arrivée à Los Angeles de John Nada dans They Live de John Carpenter, vagabond sans le sou qui élisait domicile dans un campement de sans-abris, caverne de Platon des laissés-pour-compte du rêve américain. Passage d’un monde à l’autre, plongée dans le terrier d’Alice : par ce petit précis de narration atmosphérique, Jean-Baptiste Thoret inscrit son long-métrage à la lisière entre le documentaire et la fiction.

Comme dans ce classique du maître de l’horreur, il s’agit pour le réalisateur de dévoiler la vérité cachée derrière les images. Aux réclames publicitaires qui recouvrent des messages subliminaux enjoignant la populace à consommer, obéir et se reproduire, le cinéaste français substitue un inframonde étriqué, labyrinthique et mental, dissimulé sous Las Vegas, mirage électrique planté au milieu du désert. Ville-casino, concentré d’Amérique, jeu de dés pipés qui promet fortune aux téméraires, sa juxtaposition avec cette fourmilière enfouie produit une métaphore si limpide qu’elle en devient presque grotesque : soulevez le coin du poster rutilant et vous verrez bien vite poindre l’envers moisi de ce tissu de mensonges. Tapie dans les tunnels, survit toute une communauté recrachée par le système, littéralement écrasée par la machine capitaliste : dans une image étirée en cinémascope, l’espace apparaît aplati, irrespirable, et les plafonds sont si bas qu’on s’y déplace courbé à angle droit.

On sent la patience et l’humilité qu’il a fallu à Thoret et son équipe pour se faire accepter au sein de ce groupe de marginaux·les : pour filmer les confessions souvent terribles de ces éclopé·es de la vie, le cinéaste s’interdit tout effet de style sur-signifiant et préfère les recueillir en longs plans fixes dont la modestie témoigne d’un profond respect vis-à-vis de ces parcours accidentés. Hommes et femmes y décrivent la banalité arbitraire avec laquelle tout à chacun peut glisser et atterrir dans ce mouroir à l’ombre du rêve américain. Récit après récit, c’est tout le refoulé étasunien que les puissants tentent d’étouffer dans l’œuf qui fait surface : système de santé défaillant, crise des opioïdes, addiction au jeu, violences sexistes, faillite du self-made man, individualisme forcené. Un constat terrible sur la mainmise totale du capitalisme sur nos vies, qui décide de la vie ou de la mort sociale des individus, brisant jusqu’à leur liens familiaux.

Le réalisateur parvient pour l’essentiel du temps à ménager un équilibre délicat entre vérité documentaire, sociologique, et montée en fiction propice à éviter l’essentialisation. Ainsi d’une séquence réjouissante où un homme entonne une chanson de son cru, dont les paroles l’élèvent au rang de hors-la-loi de l’Ouest sauvage : « J’adore boire des litres de whisky/Et manger des sandwichs au beurre de cacahuète, je m’en fous/J’ai passé des nuits en taule dans ce putain de pays/Tout le monde me déteste et je m’en fous. » Cependant, en cherchant à boucler des histoires qui continueront malheureusement de perdurer après le tournage, la fin du film pèche un peu par artificialité. Orchestrant une rencontre entre Brandi, l’une des résidentes longue-durée des tunnels, sa fille et sa petite fille, Thoret se compromet dans une sentimentalité légèrement fabriquée et moralement questionnable. La frontière entre mise en lumière et voyeurisme est fine, et le parcours de ces sans-abris ne triomphe que par ce qu’iels décident d’en livrer.

Les artifices de mise en scène s’épanouissent beaucoup mieux à la surface, dans une séquence nocturne suspendue qui résume à elle seule la puissance vénéneuse du mythe américain : sur des nappes synthétiques planantes, Jay-Jay, l’un des « neon people« , mendie tandis que la capitale du vice s’effeuille et dévoile son indécrottable pouvoir de séduction. Le rêve et son rebut s’y superposent pour la première fois du métrage et produisent un vertige : même l’irruption de leur refoulé ne suffit à rompre le sortilège des images – pire ces dernières l’absorbent et s’en servent comme carburant. Les chimères monstrueuses du pays de la liberté ont décidément toujours de beaux jours devant elles. Pour un peu d’humanité, il faudra encore arpenter les tunnels.

The Neon People/ de Jean-Baptiste Thoret / 2h04 / France, Belgique / Sortie le 22 octobre 2025.

Laisser un commentaire