The Mastermind

Actuellement au cinéma

© Condor

1970. Framingham, dans le Massachusetts. Les étudiants vaquent à leurs occupations ; certains griffonnent des portraits au coin d’un parc, d’autres fument en rêvant de jours meilleurs. La guerre du Vietnam, si lointaine soit-elle géographiquement, sature les yeux et les oreilles ; tous les postes de télévision et de radio en crachent chaque rebondissement. Pour échapper à cette angoisse diffuse, les plus courageux se réfugient au musée local, les autres dans les salles de cinéma. Qui sait ? Bonnie and Clyde y est peut-être encore à l’affiche. 

Avec sa silhouette chétive et son visage d’ange, James Blaine Mooney semble cocher tous les attributs du citoyen et père de famille modèle, du genre qui ne fait pas de vagues et traîne dans les galeries d’art. Pourtant, lorsque les gardiens tournent le dos, coup de théâtre : le voilà qui vole des figurines de guerre ou des peintures d’Arthur Dove. Le petit bourgeois se rêverait-il lui aussi en Warren Beatty ?

Outre ses tentatives de cambriolage plus ou moins heureuses, l’apparence même de James trahit cette folie des grandeurs. Son béret vissé sur le crâne ou son costume gris ne sont pas sans rappeler les accoutrements de Beatty ; le visage de Josh O’Connor, chaînon manquant entre la bonhommie d’Elliot Gould et le dandysme d’Alec Guiness, convoque lui aussi une mémoire cinéphile d’un autre âge. Rarement un personnage de Kelly Reichardt ne s’est donc autant inscrit dans l’interfilmicité et, plus encore, dans une interfilmicité purement masculine, que la cinéaste mobilise pour ramener cette fiction hors-sol vers des considérations moins extravagantes. 

James n’a des magnifiques malfrats que l’apparence. Il est au fond un homme on ne peut plus normal, autrement dit mari souverain et père absent, plus occupé à rêver ses combines qu’à considérer sa famille. En faisant de cet égoïsme borné le cœur même d’un récit en deux axes, The Mastermind pousse dangereusement l’œuvre dépouillée de la cinéaste vers un schématisme scénaristique inédit. Nous sommes pourtant loin de la descente aux enfers scorsesienne, qui se complait parfois aveuglément dans le rise pour sur-signifier la chute. Chez Reichardt, les petits rêves de notre anti-héros sont, avant même leur exécution, rendus possibles par la serviabilité des figures féminines, qui entourent JB et desquelles il dépend constamment.

Le contrepoint critique se joue discrètement par le regard, préoccupé ou résigné, de ces autres, de sa compagne mutique Terri (Alana Haim), de sa mère-poule Sarah (Hope Davis) ou de ses deux garçons. Lorsque conflictualité il y a, elle se joue ici non pas frontalement, contrairement aux affrontements familiaux de Showing Up, qui tombaient dans une psychologisation criarde, mais en sourdine ou à rebours. La dispute conjugale, poncif tant attendu, n’existe qu’en arrière-plan sonore avant que la caméra ne s’y pose trop tard, lorsque seul JB pense encore pouvoir résoudre les choses. Les grandes scènes, rêvées par cet enfant adulte, se manquent et donnent progressivement au film un charme déceptif.

L’entreprise esthétique évolue de concert avec son sujet, redonnant au plan sa durée et, au spectateur, une possibilité d’empathie envers cet anti-héros. Voir Reichardt filmer James luttant de longues minutes pour dissimuler ses tableaux dans une grange n’a rien de gratuit : l’inflexion burlesque, brève mais précise, restitue au corps sa pesanteur et sa maladresse. Ces gestes et regards fugaces, The Mastermind en est pavé comme autant de micro-événements au sein du cadre. Le minimalisme qu’on attribue à Reichardt cache en vérité une attention savante aux détails, qui, conjuguée à la fragilité qu’O’Connor porte tout au long de sa cavale, fait naître un trouble unique, là où un tel portrait pourrait pourtant appeler au cynisme.

Qu’est-ce qui pousse ce fils de bonne famille à enchaîner les pires décisions ? Une relation frustrée à son père — juge de surcroît —, le désir d’impressionner — JB semble ravi des réactions enthousiastes de son ami Fred face à ses exploits — ou, comme le suggèrent certains plans contemplatifs sur les tableaux, un amour sincère de l’art ? La justesse de The Mastermind tient précisément à ce refus de trancher, multipliant les amorces sans jamais offrir de contrechamp.

La guerre du Vietnam, constamment montrée de biais — à la télévision, à la radio, à travers quelques femmes brandissant des pancartes — et dont James fait abstraction, semble un temps n’être qu’une de ces nombreuses amorces, avant de surgir brutalement dans le cadre. Faute de toute figure chargée de le punir, le retour du refoulé n’est pas intime mais intervient à une échelle macroscopique, dès lors vécu comme arbitraire par notre protagoniste individualiste.

Ce n’est pas l’Histoire en tant que cours des événements qui rattrape le personnage — il pourrait aussi bien s’agir du Vietnam, de l’Irak ou de toute autre guerre impérialiste —, mais simplement une réalité sociale et humaine qu’il n’a cessé d’ignorer. En le ramenant brutalement vers l’autre, au sein d’une manifestation puis d’un fourgon, Reichardt dépasse la simple sanction morale pour redonner à James la possibilité de voir à nouveau son prochain et de le considérer d’égal à égal. Résilience personnelle, possiblement, mais au prix d’un constat politique plus que jamais actuel : au pays de la liberté, seuls les représentants de l’ordre ont encore jouer aux cow-boys.

The Mastermind / De Kelly Reichardt / Avec Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro, Hope Davis, Bill Camp, Gaby Hoffmann / 1h50 / États-Unis / Sortie le 4 février 2026.

Laisser un commentaire