
Et si, face à l’imminence de la catastrophe, la meilleure option n’était pas de foncer dans le mur tête baissée, mais de s’arrêter deux secondes pour réfléchir ? Cette idée, hautement subversive par les temps qui courent, est doublement au cœur de Projet dernière chance. D’abord, parce que le film de Phil Lord et Christopher Miller raconte l’histoire d’un homme catapulté dans l’espace, obligé de faire confiance à son instinct pour trouver un antidote aux micro-organismes qui dévorent le soleil et menacent la vie sur terre. Ensuite, car cette superproduction à 200 millions de dollars a quelque chose d’anachronique : à l’ère des univers étendus et de la sérialisation effrénée des propriétés intellectuelles, le blockbuster fait le pari de l’intime et s’autorise à ralentir le tempo.
Dans le silence assourdissant d’une navette spatiale, que viennent troubler les « bip » des machines qui le maintiennent en vie, Ryland Grace s’éveille d’un long coma. Seul survivant de l’équipage, l’homme ne se souvient ni de qui il est, ni de ce qu’il fait là. Disons le d’emblée, la première heure de Projet dernière chance n’est pas la plus passionnante. La poussive mise en place des enjeux consiste en un montage alterné entre le présent spatial, où le scientifique amnésique tente d’apprivoiser son environnement, et son passé sur terre, qui nous parvient au gré de souvenirs artificiellement débloqués par le scénario pour faire progresser le personnage sur sa trame. Néanmoins, cette première partie en quasi surplace offre à Lord et Miller le temps de la réflexion. Où en est le cinéma de divertissement, après deux décennies de super-héros invincibles interchangeables ? Quels récits nous manquent ? Un travail introspectif bienvenu qui permet au film d’éviter les scories du genre : ironie cool, absence d’échelle, enjeux abstraits. Le duo de cinéastes prend le large et investit l’espace non pas comme une ouverture sur l’infini, mais comme la possibilité d’un repli sur soi. En résulte un film en huis-clos, sur un héros à visage humain, et dont la sincérité tranche avec le tout venant d’Hollywood.
Dans le rôle du type normal, Ryan Gosling livre ici l’une de ses meilleurs prestations. Le temps où l’acteur était cantonné aux personnages de taiseux impénétrables parait loin. Amorcée avec The Nice Guys (Shane Black, 2016), puis entérinée avec Barbie (Greta Gerwig, 2023), sa mue en grand bébé joufflu trouve ici la direction qu’il lui fallait pour exploiter son potentiel comique. Les réalisateurs de Tempête de boulettes géantes et La Grande aventure Lego filment le comédien comme un jouet. La mise en scène, dont l’élasticité doit beaucoup à leur travaux d’animation, use d’effets d’échelle pour appuyer le contraste entre le visage poupon et les grands yeux humides du bellâtre, et son corps ballotté dans le vide intersidéral, figurine désarticulée malmenée par l’imagination débridée de la part d’enfance des cinéastes. Le récit viendra lui offrir un partenaire de jeu idéal sous la forme de Rocky, un extraterrestre en pierre, petit bâtisseur génial dont les figurines et créations en polygones rappellent immanquablement les jeux de construction. En resserrant ainsi le scope du cinéma de divertissement sur sa dimension ludique, Lord et Miller retrouvent un sentiment d’émerveillement devenu trop rare à Hollywood.
Magie du jeu, plaisir de fabriquer : Projet dernière chance transpire d’un véritable amour pour l’artisanat. À l’image de Grace et Rocky, bricolant de concert des outils low-tech pour sauver leurs planètes respectives, le long-métrage a bénéficié d’une coordination admirable entre les différents chefs de postes. À la photographie, Greig Fraser, déjà derrière de l’image du très beau The Creator (Gareth Edward, 2023), poursuit son brillant travail d’intégration d’éléments digitaux a une image texturée, sensible, au rendu proche de la pellicule. La séquence de pêche intersidérale, ponctuée d’explosions chromatiques, est un ravissement sublimé par la partition épique de Daniel Pemberton. Soulignons aussi le talent de Neal Scanlan et du Creature Shop, au design de la créature alien, et de James Ortiz, sa voix : même sans visage, Rocky forme un duo attendrissant avec Gosling et transmet de puissantes émotions. Ode à l’amitié par delà la différence, Projet dernière chance livre un message, certes, convenu, mais est animé d’une telle sincérité, jouit d’un tel savoir-faire, qu’il finit par trouver, sur la longueur, une chose absente de nombreux blockbusters récents : une âme. Qu’il s’agisse d’une œuvre originale, ou presque (c’est en réalité l’adaptation d’un roman de Andy Weir qui signait déjà Seul sur Mars, porté à l’écran par Ridley Scott), qui se positionne à rebours d’une industrie qui avance désespérément vers le grand vide, achève de faire du film, non pas sa dernière chance mais, tout du moins, un espoir. C’est déjà beaucoup.
Projet dernière chance / De Phil Lord et Christopher Miller / Avec Ryan Gosling, Sandra Hüller, James Ortiz, Milana Vayntrub, Liz Kingsman et Lionel Boyce / 2h37 / États-Unis / Sortie le 18 mars 2026.