Angels in America

Comédie-Française

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Jeremy Lopez (Louis Ironson) et Clément Hervieux-Léger (Prior Walter) © Christophe Raynaud de Lage

« A gay fantasia on national themes » : le sous-titre d’Angels in America contient à lui seul toute la dualité et l’originalité de la pièce que Tony Kushner rédige en 1991. Œuvre fondamentalement fantastique et ancrée dans une réalité dévastatrice. Dans le New York des années 80, le SIDA ravage la communauté LGBT+. Dieu a quitté le paradis et, en son absence, les anges tentent de maintenir l’ordre en invoquant l’inertie. Prior Walter, un jeune homme atteint du virus, est désigné comme interlocuteur direct entre le paradis abandonné et les Hommes. Messager divin il est chargé de mettre fin au progrès humain caractérisé par des mutations et métissages.

Autour de lui les personnages gravitent : Louis Ironson, son compagnon juif et intellectuel; Roy Cohn, l’avocat véreux et mourant; Joe Pitt, un mormon conservateur et homosexuel refoulé; Harper, sa femme addict au valium… L’œuvre chorale devenue mythique (remportant notamment un prix Pulitzer et pas moins d’une dizaine de Tony Awards) est adaptée pour la première fois à la Comédie-Française par Arnaud Desplechin.

Originellement composée de deux parties : Millenium approaches (3h30) et Perestroïka (4h), la pièce qui atteignait les huit heures lors de représentations intégrales, est ici compressée en 2h45; Permettant à peine au metteur en scène français d’effleurer la surface de l’épopée mystique de Kushner. Une première partie qui, au lieu d’évoquer le sentiment rampant et omniprésent d’incertitude lié au virus, fait office de présentation rapide des personnages, sautant d’une scène à l’autre. Tout est pressé, tout est concis car il n’est certainement pas question de dépasser les trois heures de représentation. Un rythme effréné qui ne laisse aucunement la possibilité ni de s’attacher aux personnages ni d’être pris par le dispositif narratif. 

Le deuxième partie ressemble quant à elle moins à une course contre la montre car encore plus de scènes y sont supprimées. Desplechin fait le choix d’axer sa mise en scène sur le réalisme politique de l’œuvre. Ainsi, les passages mettant en scène l’avocat Roy Cohn y figurent quasiment toutes mais l’élément surnaturel n’y apparaît lui presque plus. Un choix narratif qui va de paire avec une mise en scène d’un classicisme un peu inapproprié pour une histoire de la sorte tant il étouffe son caractère épique. Mais c’est également le ton humoristique de la pièce qui est perdu avec ces nombreuses coupures et cette approche frileuse. Le texte originel qui oscillait brillamment entre traits d’humour, remarques cinglantes sur la politique américaine et dialogues d’une sensibilité rare perd de sa portée non seulement à cause de cette mise en scène très impersonnelle mais aussi d’une traduction parfois maladroite.

Sur le plateau, seul Vuillermoz convainc réellement. Incarnant l’atroce avocat (et mentor de Donald Trump) le comédien est tellement glaçant de génie que son personnage prend le dessus sur celui de Prior, protagoniste traditionnel de la pièce. Ce dernier joué par Clément Hervieux-Léger provoque un manque d’empathie assez extraordinaire. Avec un ton agressif qu’il n’abandonne jamais, il s’interdit toute vulnérabilité et tient les autres personnages, et par extension le public, à distance. 

Une pièce ayant pourtant donné lieu à tant de performances mémorables, plus récemment celles d’Andrew Garfield et James McArdle dans l’incroyable mise en scène de Marianne Elliott au National Theatre, semble atrophiée sur la scène parisienne. Le spectre d’émotions que le texte de Kushner propose habituellement, du rire aux larmes, et la variété d’atmosphères qu’il offre, d’apocalyptique à optimiste, se font à peine ressentir. Si Angels in America est souvent la promesse d’une expérience théâtrale mémorable, ce n’est certainement pas le cas pour le public de la Comédie-Française qui assiste à la reproduction engourdie d’un chef-d’œuvre.

Angels in America / De Tony Kushner / Mise en scène par Arnaud Desplechin / Avec Michel Vuillermoz, Clément Hervieux-Léger, Jeremy Lopez, Christophe Montenez, Jennifer Decker / Du 18 janvier au 27 mars 2020 à la Comédie-Française.

Auteur : Chloé Caye

cayechlo@gmail.com

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