
Dans Fleur Pâle, Masahiro Shinoda met en scène le retour de Muraki après trois ans d’emprisonnement pour homicide. Le meurtre de quelqu’un d’autre devient ici l’ultime don de soi aux yakuzas. La vie de Muraki appartient au clan, elle appartient à Tokyo. Seul, il erre dans cette ville dont les lumières bleutés subliment son spleen.
Fleur Pâle est un film de yakuzas contemplatif, lent et troublant. Après avoir donné une fois sa vie au clan en prenant celle d’un autre, Muraki cherche à nouveau quelqu’un à qui s’offrir en tuant. Dans les cercles de jeux, il fait la connaissance de Saeko, une jeune femme mystérieuse qui n’a pas peur de tout parier, le temps d’une nuit. Les deux étrangers échangent furtivement regards, sourires et quelques paroles au fur et à mesure qu’ils dévoilent leurs cartes.
Jouer, plus que gagner, devient le but du couple atypique et, grâce à un montage irrégulier, Shinoda confère à ses parties de cartes un suspens planant. L’intérieur moite des lieux clandestins ou la fraicheur des pavées humides, le cinéaste enrobe d’une épaisse couleur de nuit tous les lieux de son films. En véritable plasticien, il écorche de lumière et de lyrisme les visages de ses deux acteurs principaux. Ryô Ikebe est le loup, Mariko Kaga la biche. Or dans Fleur Pâle, le loup tuerait pour les yeux de la biche. Et pour lui témoigner son amour, Muraki répétera le seul acte de dévotion qu’il connaisse : en tuant pour ses yeux et sous ses yeux, il les lie à jamais.
Trésor de la Nouvelle vague japonaise, Fleur Pâle, cache sous ses fins pétales blancs de funestes épines. Et la balade nocturne et feutrée de Shinoda se mue inéluctablement en tragédie à la beauté jaillissante. « Remember me but forget my fate ». Inoubliable.
Fleur Pâle / De Masahiro Shinoda / Avec Ryô Ikebe et Mariko Kaga / 1h32 / Japon / 1964 – ressortie le 31 mai 2023.
Une réflexion sur « Fleur Pâle »