
Dans un vieil hôtel désaffecté, Olfa sourit à la caméra. Devant elle, deux jeunes filles, en pleine lumière. Derrière elle, deux vides, et des silhouettes en contre-jour. Le film s’ouvre sur cette simple déclaration : Rahma et Ghofrane, les deux aînées ne sont plus là. Elles ont été « dévorées par le loup ».
Cela fait plusieurs années que Kaouther Ben Hania essaye de filmer ce qui s’est passé dans la famille d’Olfa. Le simple documentaire ou la reconstitution ne convenaient pas. C’est dans un entre-deux hybride qu’elle finit par le situer : des actrices rencontrent Olfa et ses deux cadettes, Tayssir et Eya, pour le tournage d’un film qui ne se fera jamais, dans le couloirs d’un hôtel abandonné, où la caméra s’attache à capturer les coulisses des discussions entre les six femmes et les confidences qui peuvent en surgir. Chaque scène est commentée par les protagonistes, parfois alors même qu’elles sont en train d’être jouées ; certaines par contre défilent, interrompues uniquement par les rires des filles qui ne parviennent pas à rester immobiles dans leurs linceuls. Le procédé est étrange, unique, et probablement le seul capable de raconter l’histoire d’Olfa et de ses filles sans tomber dans le voyeurisme, la démonisation ou le pathétique à outrance.
Malgré ce procédé complexe, le fil directeur est clair. On suit la vie d’Olfa, depuis son enfance, où elle repousse les hommes qui la considéraient, elle et sa mère, comme des proies facile, jusqu’en 2016 et ses attaques à la télévision du régime tunisien qu’elle considère responsable de la disparition de ses filles. C’est une vie marquée avant tout par la violence que l’on découvre, violence aussi bien physique que psychologique, systémique qu’individuelle, qu’Olfa subit autant qu’elle reproduit.
Toutes sortes d’interdiction pèsent sur ses quatre filles. Elles sont belles, trop belles pour que leur mère ne s’inquiète pas, et leurs corps deviennent vite objets de disputes et d’insultes, Olfa craignant par-dessous tout qu’elles ne se retrouvent avec des hommes. Le rappel de ces disputes, des coups et des insultes, est pudiquement atténué par des blagues et des rires, les protagonistes refusant de régler leurs comptes devant des milliers d’inconnus. Mais la caméra enhardit également les filles, et elles confrontent leur mère, lui rappellent derrière un sourire les violences qu’elle leur a fait subir. Elles sont soutenues par les actrices, notamment Hend Sabri, doublure d’Olfa, qui vient la pousser dans les retranchements de sa logique. Car la violence d’Olfa est une violence intériorisée : c’est « tout ce que sa mère lui a fait subir », et qu’elle fait subir en retour à ses filles. C’est la peur du monde qui l’entoure et de la cruauté des hommes contre lesquels elle s’est battue toute sa vie – à une exception près, qui l’a conduite à accueillir le loup dans la bergerie de ses filles. Quand elle prononce le mot de « malédiction », on a presque envie d’y croire.
Mais le film ne cherche pas de coupable ou de justification. Il n’y a pas de méchante dans cette histoire, personne que l’on a envie de détester. Olfa rit et s’attendrit, est drôle et touchante, et on la suit alors qu’elle s’inquiète et souffre pour ses filles, alors même que l’on comprend le calvaire qu’elle leur a fait subir. Si l’histoire que l’on découvre en est une de radicalisation, de virement dans l’extrémisme, elle détruit tous les préjugés qui pourraient venir avec. Ce sont des humains que l’on voit à l’écran, et le film nous pousse à les comprendre sans les juger. L’image soigneusement travaillée et la lenteur du début, sur-dramatisé par moments, nous éloignent parfois du cœur de ce récit, mais sa puissance demeure indéniable.
Juste et important, Les filles d’Olfa réinvente le genre du documentaire, dans tout son pouvoir de démystification et d’empathie pour ses sujets, et nous prouve qu’il existe encore de multiples façons de raconter une histoire sans rien trahir de son essence.
Les filles d’Olfa / de Kaouther Ben Hania / avec Hend Sabri, Olfa Hamrouni, Eya Chikahoui, Tayssir Chikhaoui / France, Tunisie / 1 h 50 / Sortie le 5 juillet 2023
Une réflexion sur « Les filles d’Olfa »