
Vera Gemma, fille de l’icône des westerns spaghettis des années 60, l’italien Giulianno Gemma, est elle aussi une actrice, aujourd’hui âgée d’une cinquantaine d’années. Seulement voilà, comme l’exemplifie cette phrase introductive, Vera est toujours définie, en premier lieu, par son lien de parenté à l’interprète de Ringo (Un pistolet pour Ringo, Duccio Tessari, 1965). Cette condition envahit son identité, et jusqu’aux murs de sa chambre, un énorme poster de son père trônant en guise de tête de lit.
Cette « fille de » détonne dans cette Italie moderne où résonnent les traditions. Si elle a grandi dans un milieu prônant un idéal de beauté stéréotypé, la femme qu’elle est se sent belle à mesure qu’elle se rapproche d’un physique trans. Même si Vera est totalement affranchie du regard des autres, de prime abord – pour les ignorants de sa lignée – son apparence ne lui donne pas accès au respect des « professionnels de la profession », comme si son visage, sa richesse ostentatoire et sa façon de se prendre en photo pour les réseaux sociaux démontrait qu’elle n’aurait pu accéder à une culture littéraire, artistique et cinématographique développée. Bien qu’à l’allure superficielle (un visage et un corps marqué par la chirurgie esthétique, un épais trait de liner sur les yeux, une panoplie de grosses vestes en fourrures et de chapeaux de cow-boys), elle s’avère pourtant être profondément sensible et touchante, à la recherche de solides relations humaines.
Ainsi, alors qu’un jour le chauffeur de Vera heurte accidentellement un jeune homme et son fils dans un quartier populaire de Rome, l’actrice se lie d’amitié avec la famille. Elle partage petit à petit leur quotidien, des sorties d’école du petit garçon aux anniversaires du foyer, bien loin des grandes villas et des soirées privées auxquelles elle a été pourtant habituée. Jouant sur l’étroite frontière entre fiction et documentaire, le duo de réalisateurs Tizza Covi et Rainer Frimmel mettent en scène cette partie de l’existence fictionnée de l’actrice. Le film allie les images d’archives personnelles de la famille Gemma aux plans tournés en super 16mm par les cinéastes autrichiens, la caméra épaule permettant de saisir les éléments sur le vif de manière directe et prêtant à l’experience un effet authentique et réaliste.
Vera était l’une des pierres précieuses de la sélection Orizzonti de la 79ème Mostra de Venise où il remporta le Prix de la Meilleure Réalisation ainsi que le prix de la Meilleure Actrice. Vera semble tout aussi inestimable. Ce double prix est riche de sens, le couple Covi-Frimmel ayant bien compris que peut-être si l’actrice peine aujourd’hui à trouver des rôles à la hauteur de son ambition, c’est parce que sa persona-même est designée sur-mesure pour un personnage de cinéma, et pour un film qui porterait son nom.
Vera / De Tizza Covi et Rainer Frimmel / Avec Vera Gemma, Daniel De Palma, Sebastian Dascalu / Autriche / 1h 55min / Sortie le 23 août 2023.
Une réflexion sur « Vera »