
Retour au bercail marseillais après un Twist à Bamako pour Guédiguian, notre Ken Loach provençal, tendance hugolienne plus que zolienne, défenseur fervent des travailleurs, au romantisme obstiné. Retour aussi de sa famille de cinéma presque au complet (Ascaride, Meylan, Darroussin ou encore Robinson Stévenin) pour chercher ensemble, dans la nuit désabusée du marasme politique, les lueurs du possible.
Si Gloria Mundi racontait un effondrement, celui des valeurs, Et la fête continue ! en ravive un autre qui découle du premier : celui des deux immeubles écroulés rue d’Aubagne, le cinq novembre d’il y a cinq ans. Huit morts et quatre mille cinq cents personnes brutalement évacuées suite au drame, causés par la cécité volontaire des pouvoirs publics. Au milieu des décombres d’un Marseille à la dérive et d’une gauche désunie, Guédiguian se demande, à l’instar cette année de ses vieux camarades Loach et Moretti, comment continuer. Continuer la lutte. Continuer d’y croire. L’insubmersible Rosa (Ariane Ascaride), candidate écologiste à la mairie, incarne ce doute, s’époumonant lors de réunions électorales stériles où chaque faction de la gauche campe, sourde, sur ses positions.
C’est sur un ton merveilleusement léger, aux accents quasi féeriques d’un conte, que le cinéaste déverse à l’écran toutes ses obsessions : l’agonie communiste, l’héritage arménien, les rapports familiaux, la misère humaine, sociale, la corruption politique et bien sûr la puissance créatrice et fédératrice de l’art. Les images qui en émergent, parfois, comme la mer, nous prennent. Ici un jeune couple mûr qui danse dans le clair-obscur d’une terrasse de restaurant, là un dîner romantique ou des plans introspectifs devant le même décor des miroitements azurés de la méditerranée. Mais bonne mère ! Un peu d’épure scénaristique eût été bienvenue. À vouloir trop en dire, on ne dit pas sûrement, et l’on peine à comprendre ce que le problème arménien peut bien avoir à faire avec la bouillabaisse. Soucieux de s’exprimer totalement, Guédiguian empâte ainsi son geste déjà copieusement nourri par la forme chorale du film – ici plutôt fragile – et sa houle romanesque.
Malgré les boursoufflures, Et la fête continue ! réussit pourtant à nous emporter par sa teinte singulière, où le bleu devient couleur d’espoir, mêlant sa robe mélancolique à l’horizon du rêve, et du nouveau. On ne retient pas sans peine ses larmes devant le spectacle final de l’inauguration de la place du cinq novembre, sous le buste d’Homère, consolateur. Par le pouvoir de la fable, auquel il se dévoue tout entier, Guédiguian contribue lumineusement à pérenniser la mémoire de l’intolérable drame qui aurait pu ne pas être dans un monde plus attentif.
Et la fête continue ! / De Robert Guédiguian / Avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Lola Naymark, Robinson Stévenin, Gérard Meylan / France / 1h46 / Sortie le 15 novembre 2023.