
Au départ, ce sont des petits détails. Des mèches de cheveux coupées, une basket manquante, de la terre dans une gourde. Mais l’inquiétude monte chez Saori, la mère de Minato. Depuis la mort de son mari, elle élève seule ce petit garçon de CM2, calme et silencieux, qui pose parfois des questions étranges sur la greffe de cerveaux de porc dans les crânes humains ou sur les animaux en lesquels il pourrait se réincarner. Devant le comportement de plus en plus inquiétant de Minato, Saori en conclut qu’il est harcelé à l’école. C’est le début d’une enquête qui dissimule, sous des airs de thriller, une histoire à la fois bien plus douce et terrible que ce que les adultes peuvent imaginer.
Pour la première fois de sa carrière, Hirokazu Kore-eda met à l’image un scénario qu’il n’a pas écrit lui-même. C’est Yuji Sakamoto qui signe l’histoire, récompensée par le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes. Caractérisé par un dispositif à la Rashômon, le récit est découpé en trois parties, trois perspectives différentes sur une même personne : Minato Mugino. D’abord plongé dans le point de vue de la mère, le spectateur suit ensuite le professeur accusé de harcèlement, avant de découvrir enfin la vérité de l’histoire à travers les yeux de Minato lui-même. La construction est une spirale, un tourbillon qui nous invite à creuser toujours plus profondément sous les préjugés, les rumeurs et les apparences, pour découvrir qui sont réellement les monstres et qui est innocent.
Monster en anglais, le titre est devenu en français son exact opposé : L’Innocence. Innocence de l’enfance, déformée par les projections des adultes, innocence d’une amitié qui pourrait être plus mais que la société condamne, innocence face à des accusations qui ne réussissent pas à trouver le véritable coupable, confortablement caché au détour de certains plans. Mais les deux titres ne se contredisent pas. Les monstres peuplent le film et sont l’objet d’une comptine répétée encore et encore : Qui est le monstre ? Kore-eda répond simplement : le monstre c’est l’innocent. C’est celui qui est détesté et injurié à cause de mensonges, c’est celui à qui on vole ses chaussures, c’est celui qu’on accuse d’avoir un cerveau de porc parce qu’il est différent. Et si le monstre, au sens traditionnel du terme, devait exister, ce serait de petites remarques – une mère qui vante les douceurs de la vie de famille traditionnelle à son fils, un professeur qui répète à ses élèves de CM2 d’être »des hommes », des enfants qui chantent, moqueurs, »ils sont amoureux », quand un garçon en défend un autre.
L’Innocence jongle avec les récits et les genres. Les fausses pistes se multiplient, la suspicion passe d’un personnage à un autre, et le thriller se transforme en cours de route en un film intimiste, à hauteur d’enfant. Si cela peut perdre et déboussoler, c’est pourtant bien ce qui fait l’intérêt du film. L’opacité première, l’incapacité de la mère de saisir ce qui se passe dans la salle de classe (qu’on ne voit pas du tout dans la première partie du film), mène à un engrenage de la paranoïa qui s’intensifie dans la deuxième partie. Les adultes n’ont pas accès à l’enfance : ils la soupçonnent, l’accusent, la tuent pour certains, et déforment tout ce qu’ils voient pour que les faits s’accordent à leur vision du monde. Le réalisateur et le scénariste nous font progresser doucement de cette incompréhension destructrice et violente à la réalité de la situation, beaucoup plus simple, mais aussi infiniment plus complexe, que ce qui avait été jusque-là supposé.
La mise en tension de ces deux visions est peut-être ce qui a mené à une fin un peu forcée : le dénouement ne semble pas tant inéluctable que écrit pour le plaisir de l’avoir ainsi, ce qui lui fait perdre en puissance. Le reste du film demeure cependant, à travers une myriade d’éléments entremêlés – un incendie, un croche-pied, un son de cor, un cerveau de porc – une œuvre complexe et belle sur le monde de l’enfance, que Kore-eda parvient à mettre en scène sans la moindre artificialité.
L’Innocence / De Hirokazu Kore-eda / Avec Sakura Andô, Eita Nagayama, Soya Kurokawa / Japon / 2h06 / 27 décembre 2023.
Bravo Alma pour cette très belle approche de ce Kore-eda. Je suis presque autant emballé, seuls quelques détails coincent à mon avis dans le traitement du scénario dus à sa structure complexe. Heureusement la mise en scène permet de rendre de la sensibilité aux personnage là où l’on devine que les sujets de fonds veulent dominer l’ensemble.
Très belle fin d’année et à l’an prochain.
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