
Prison à ciel ouvert dans La Libertad, quête illusoire de rédemption dans Los Muertos et Jauja : chez Lisandro Alonso, les espaces naturels sont le théâtre d’un enfermement. Eureka prend initialement ce même chemin figuratif, à travers un faux western ironique, citant directement le cow-boy incarné par Viggo Mortensen dans le précédent film. Soudain, d’un cut brutal, Alonso balaye d’un revers de la main la fiction – la sienne et celle des autres – pour imposer un retour nécessaire au réel.
Eureka posera son regard sur les amérindiens, éternels laissés-pour-compte de l’Histoire de l’Ouest, par l’intermédiaire de deux décors majeurs : la Réserve de Pine Ridge, de nos jours, puis une communauté marginale au coeur de la forêt amazonienne, dans les années 70. Bien que toujours présents, le mutisme et le naturalisme inhérents à l’œuvre du cinéaste argentin sont les premiers affectés par ce déménagement, qui amène avec lui un classicisme relatif, déjà introduit dans Jauja. Aux plans larges, à la fixité et à l’étirement temporel s’ajoutent désormais un découpage par moments plus rapproché, quelques champs-contrechamps et de discrets travellings. La forme développée par Alonso évolue donc vers une contemplation plus humaine, qui troque les silhouettes pour des visages humains. Le simple regard esseulé d’une jeune adolescente devient alors, sous sa caméra, la plus précieuse des images.
Cowboys alcooliques et coups de feu incessants laissant place aux autochtones miséreux et à leurs cris désespérés à l’arrière d’une voiture de police, le jeu de parallèles orchestré entre la décadence du western fictif et la misère bien réelle de la réserve contemporaine ne sonne jamais comme un sarcasme malvenu, mais comme un constat silencieux sur la situation invisibilisée des natifs-américains. Au milieu de ce désastre observé en silence, l’Homme blanc – à peine représenté par une actrice superficielle, campée par Chiara Mastroianni – s’impose en grand absent, ayant laissé son vice aux colonisés avant de disparaître. Dès lors, la seule fuite possible réside à nouveau dans le pouvoir salvateur de la fiction, via une disparition que seul le montage permet.
Passé ce segment d’une justesse implacable, Eureka s’entiche étonnamment d’une certaine torpeur, en imposant un nouveau chemin de croix à un jeune amérindien reconverti malgré lui en chercheur d’or. Retour à la jungle et aux fondements écologiques du cinéma d’Alonso donc. Pourtant, en conviant le souvenir de ses premières œuvres, le réalisateur épuise : son épure autrefois gracieuse se mêle maintenant de symboles abscons, d’une narration intrusive et d’une désagréable impression de redite, vis-à-vis de son œuvre passée ou du film lui-même. La paix tant attendue a beau s’offrir à la faveur d’un bel épilogue, Eureka laisse in fine ce goût amer des grandes œuvres manquées et des cinéastes trop vite ambitieux.
Eureka / de Lisandro Alonso / avec Viggo Mortensen, Chiara Mastroianni, Alaina Clifford, Sadie Lapointe / France, Allemagne, Mexique, Argentine, Portugal / 2h27 / sortie le 28 février 2024