Apolonia, Apolonia

Actuellement au cinéma

© Survivance

Initié par Léa Glob comme un projet étudiant, Apolonia, Apolonia s’est finalement mué en un travail de longue haleine, couvrant pas moins de treize années de la vie de son personnage principal. En résulte un film vertigineux d’une densité rare, embrassant du même geste le cheminement personnel d’Apolonia Sokol, « painteresse » en quête d’une place dans le milieu de l’art, et les bouleversements intimes et politiques qui agitent la société autour d’elle.

Étudiante aux Beaux-Arts de Paris, Apolonia vit dans le chaos joyeux du théâtre de ses parents lorsque la réalisatrice la rencontre. Hormis une intuition géniale de la cinéaste, rien dans cette vie de bohème ne permet d’imaginer qu’un destin d’exception attend cette jeune femme au goût prononcé pour la marge. Pourtant, magie du hasard ou puissances insoupçonnées de l’univers, le parcours de la painteresse en devenir se révèle de facto exceptionnel. Il permet d’observer par le prisme de l’intime les débuts du mouvement Femen, d’approcher par un hors-champ glaçant le producteur Harvey Weinstein avant sa chute, et de témoigner du devenir spéculatif du marché de l’art contemporain.

Le talent tout particulier de Léa Glob est de ne cependant jamais faire d’Apolonia un marchepied vers le « grand » sujet. Au contraire, le film s’ouvre avec la voix off de la réalisatrice dévoilant l’origine de son désir, posée sur des gros plans hypnotiques du visage de l’artiste. On comprend alors que le film sera tout à la fois l’exploration de son sujet et l’examen constamment renouvelé d’une vocation de cinéma pour sa créatrice. Car le personnage d’Apolonia est un miroir, une surface de projection reflétant à ses interlocuteurs une vérité sur eux-même qu’ils ignorent mais désirent ardemment. En témoignent les séquences où des hommes persuadés de saisir son essence pérorent et commentent sa production artistique, révélant finalement très peu d’elle et beaucoup d’eux.

Le film enchevêtre ainsi le récit de vie de ces deux femmes, chacune située d’un côté de la caméra, sans qu’on sache vraiment laquelle est cueillie par le regard de l’autre. Cette forme horizontale renverse la relation de pouvoir filmeur/filmé canonique en inventant un rapport de bienveillance agissante inédit entre Léa et Apolonia, qui culmine lorsque la réalisatrice manque de perdre la vie en donnant naissance à son fils. Dans cette séquence (comme dans tant d’autres), la vie déborde le film et laisse au spectateur le privilège d’assister aux instants précieux qui construisent l’amitié et la sororité en coulisse.

A ce double portrait, vient finalement s’ajouter la figure belle et tragique d’une troisième femme qui donne au film son horizon politique. L’artiste et activiste ukrainienne Oksana Chatchko, cofondatrice du mouvement féministe révolutionnaire des Femen, ayant fui son pays sous la menace pour trouver refuge chez Apolonia. Sa présence et son engagement militant infusent certainement le travail de peinture de son amie, dont l’art du portrait se veut l’outil d’une autonomisation des minorités face aux différentes formes de dominations. Son suicide en 2018, documenté et vécu de plein fouet par les protagonistes du film, achève définitivement de marquer l’œuvre immense qu’est Apolonia, Apolonia des indémêlables sceaux de l’intime et du politique.

Apolonia, Apolonia / de Léa Glob / avec Apolonia Sokol, Oksana Chatchko, Léa Glob / Danemark, Pologne / 1 h 56 / actuellement au cinéma

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