Une famille

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© Nour Films

En 1999, Christine Angot publie L’Inceste, un roman dans lequel elle raconte les viols que lui a fait subir son père. Vingt ans plus tard et deux caméras derrière elle, elle décide d’aller à la rencontre des membres de sa famille pour les interroger sur un silence qui dure encore aujourd’hui.

Tout commence en 2021, avec la promotion de son dernier livre, qui ramène Christine Angot à Strasbourg. Dans cette ville, où elle a rencontré son père pour la première fois à treize ans, vit encore sa belle-mère. Le film s’attache à montrer une rencontre qui aurait pu ne pas se faire : des appels sans réponses, des hésitations, une porte aussitôt ouverte que déjà refermée. La femme de son père ne veut pas rencontrer Christine Angot, et encore moins devant des caméras. Mais Angot insiste : « j’ai besoin d’un soutien, je ne peux pas être seule ». Pied dans la porte, elle ordonne « Entrez », forçant les camerawomen (dont notamment Caroline Champetier) aussi bien que les spectateurs à la suivre dans l’intimité d’une famille qui s’est trop longtemps enfermée dans son silence.

Ce silence que questionne Christine Angot n’est pas tant celui de l’avant, ou même du pendant, mais bien celui de l’après : une fois le livre sorti, les viols révélés, pourquoi le silence a-t-il perduré ? Si tabou il y a, Angot l’a brisé, maintes et maintes fois, et pourtant, que ce soit dans son entourage ou dans l’espace médiatique, la parole des autres n’a pas suivi la sienne. Chacun a sa propre technique, son propre mécanisme d’évitement : « je ne veux pas juger », lui balance sa belle-mère, à l’abri dans son confort bourgeois, refusant d’entendre ce que lui dit Angot, grimaçant et faisant des gestes de la main à chaque fois qu’elle détaille les horreurs infligées par son père, comme pour ne pas avoir à leur faire face. Sa mère, quant à elle, parle, mais d’autre chose : d’une cassure qui s’est produite entre elle et sa fille quand les viols ont commencé. Le symptôme, mais pas la maladie. À la télévision et à la radio, ce sont carrément des injures et des humiliations qui accueillent la sortie de son livre.

Ce premier entretien, avec sa belle-mère, est une scène fleuve qui dure, encore et encore, terrifiante dans ce qu’elle montre du confort moral dans lequel se loge cette femme qui va jusqu’à renverser la question de la responsabilité en insinuant qu’Angot était la maîtresse de son père et lui mentait sciemment. Le soutien qu’Angot cherchait auprès des caméras se comprend immédiatement : l’objectivité du film, de la parole enregistrée, permet de disséquer ces jeux de manipulation, ces logiques fallacieuses, ces escamotages de la responsabilité, et force, si ce n’est la famille, au moins les spectateurs, à voir en face la réalité de cette violence dans laquelle Angot est plongée.

Toute cette violence est montrée en face, directement, et on ne peut pas y échapper ; elle envahit chaque scène, chaque rencontre. Même les images d’archives où l’on voit la fille d’Angot, alors toute petite, sont empreintes d’un sentiment de malaise, renforcé par la voix-off d’Angot qui raconte son inceste. Les discussions avec les membres de sa famille sont les plus marquantes et les plus dures : ce sont des vraies confrontations qui sont montrées, cruelles, impitoyables, et Angot n’est pas la dernière à s’énerver quand elle se heurte encore et encore à ce mur de silence.

Le passage d’Angot du livre à la caméra est bien une façon encore plus péremptoire de se réapproprier la parole, de forcer sa libération, et de montrer sans artifice ce qu’elle s’est prise dans la gueule pendant toute ces années. Mais ce sont également des mots qui ont sauvé Angot ; une phrase, prononcée par sa fille, qui a sorti sa mère de la solitude dans lequel le silence des autres l’avait enfermée. Cette touche de lumière rappelle ce qui a été disséminé ça et là dans le documentaire : parmi toute cette violence, tous ces cris, toutes ces solitudes, des belles choses ont quand même pu naître et se construire. Et après autant d’horreurs, on peut bien se permettre de finir en regardant longuement la mer, en écoutant Charles Trenet.

Une famille / De Christine Angot / 1h21 / France / Sortie le 20 mars 2024.

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