Lan Yu

Actuellement au cinéma

© Carlotta Films

Le désir peut-il résister au passage du temps ? C’est l’une des questions que pose Lan Yu, film magnifique du méconnu Stanley Kwan, dont une partie de l’œuvre fait l’objet d’une ressortie en salles orchestrée par Carlotta. Réalisé cinq ans après son coming-out out, faisant de Kwan l’un des rares cinéastes ouvertement gays d’Asie, le film raconte l’histoire d’amour qui unit Handong, golden boy de la finance à Pékin, et Lan, un étudiant désargenté qui s’essaie à la prostitution. Le scénario est adapté d’un roman anonyme publié sur internet en 1998 et aborde par un prisme intime la clandestinité forcée des relations homosexuelles dans la Chine post-Mao.

Ce qui frappe avant tout dans ce mélodrame, c’est la virtuosité formelle avec laquelle le réalisateur Hongkongais transcende la matière feuilletonnante et sans doute un peu ordinaire de son matériau de départ. Chez Stanley Kwan, le couple est un mystère : tourné sans autorisation, le film dépeint le cloisonnement contraint de ces deux hommes en les nimbant dans des clairs-obscurs hivernaux, magnifiés par un art du cadre extrêmement précis. Véritable écrin pour ces personnages, le décor est mis à profit pour circonscrire ces personnages par des sur-cadrages, et donne le sentiment d’assister aux premières étreintes des amants par l’entrebâillement d’une porte.

Lan Yu se distingue également par l’établissement d’un rapport très particulier au temps. Concentré sur des moments clés de cette liaison amoureuse, le récit avance exclusivement grâce à d’abruptes ellipses qui donnent le vertige. On passe ainsi de la visite d’une maison en construction, offerte par Handong à son bien-aimé, à sa décoration. Ou encore du mariage hétérosexuel et couverture de l’homme d’affaire, à l’annonce de son divorce, sobrement murmurée sur un carton noir. Kwan fait ici une économie de moyen remarquable en opérant par soustraction, ne conservant de ce récit d’amours secrètes uniquement sa sève la plus pure.

En bouleversant de la sorte nos repères spatio-temporels, le cinéaste invente un temps amoureux qui échapperait à la linéarité mortifère de nos vies. Handong et Lan Yu s’aiment partout, tout le temps et en même temps, comme nous le rappelle la discrète photographie de cette maison qui fut leur refuge secret, épinglée au mur du petit appartement du jeune homme. Libéré des carcans mensongers du temps qui passe, cet indéfectible lien propulse les amants dans une dimension métaphysique, et le film affirme alors sans frémir la toute puissance d’un amour que même la mort ne saurait ébranler.

Lan Yu / de Stanley Kwan / Avec Jun Hu, Ye Liu, Jin Su et Huatong Li / Hong-Kong, Chine / 1h27 / 2001 / Ressortie le 10 avril 2024.

Laisser un commentaire