Oh, Canada

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© ARP Séléction

Dans Oh, Canada, Paul Schrader offre à ses personnages torturés un regain d’humanité. Dans les derniers moments de sa vie, le grand documentariste Leonard Fife accepte de se confier devant la caméra de deux de ses anciens élèves. Il profite de cette mise en scène pour révéler à sa femme les secrets de sa jeunesse.

Le personnage en quête de rédemption, récurent cher Schrader, ne fait plus sa confession qu’à lui-même et à l’écrit dans un journal mais oralement, pour sa femme et pour nous spectateurs, face caméra. Lorsque les lumières s’éteignent et la caméra s’allume : les souvenirs de Léonard apparaissent. Schrader convoque différents formats d’image pour illustrer la mémoire du vieil homme.

Le jeune Léonard fuit de ville en ville, de femme en femme. Quand un dilemme à deux issues se présente, la solution est d’ajouter une troisième donnée. Et c’est bien ça ce qui le ronge : il n’a jamais fait aucun choix qui n’était pas par défaut. Il se retrouve documentariste par inadvertence, il rencontre sa femme après avoir tenté de séduire les autres, il s’enfuit au Canada pour éviter d’être recensé dans l’armée aux Etats-Unis. Peu importe où il était, Léonard est toujours parti. Son image est fuyante, elle se métamorphose constamment. Les deux acteurs qui incarnent un même personnage à deux âges (Richard Gere et Jacob Elordi) ne cessent de fusionner. Les deux facettes de ce personnage se heurtent : le jeune homme hésitant et le vieillard pénitent ; chacun accusant l’autre. Mais Leonard ne peut plus fuir désormais, il est coincé entre les quatre bords de l’écran. Le micro capte les moindre sursauts de sa respiration. Le dispositif filmique lui permet enfin de se révéler, de se confronter à sa propre image.

Malgré la misanthropie du personnage, le film distille une certaine tendresse dans sa façon de le traiter : la lumière crue du tournage testamentaire est réchauffée par l’esthétique plus chaleureuse des romances passées. Le réalisateur propose un film à la structure retorse, sinueuse, comme peuvent l’être les récits d’un homme en fin de vie. Bien que Oh, Canada soit fait de ruptures, de coupures, il conserve une tonalité fluide et délicate. Le film de Paul Schrader est d’une précision absolument redoutable. Rien n’est laissé au hasard : le montage tranche les images et le sons. Le cinéaste manipule le temps pour rendre son récit le plus efficace possible. Mais là est peut-être ce qui impressionne le plus dans Oh, Canada : bien que le cinéaste régisse rigoureusement l’agencement de son œuvre, les souvenirs donnent constamment l’impression de surgir ou de disparaitre selon leur propre rythme, interrompant les personnages et les spectateurs. Le film n’est pas prisonnier de la volonté de son auteur ; au contraire, il se déploie sur lui-même à l’infini.

Oh, Canada / De Paul Schrader / Avec Richard Gere, Jacob Elordi et Uma Thurman / 1h35 / États-Unis / Festival de Cannes 2024 – Compétition Officielle.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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