Megalopolis

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Arlésienne de plus de 30 ans et tournage chaotique pour un auteur ô combien respecté : à la vision d’un tel film que Megalopolis, il est impossible de se positionner clairement et surtout d’approcher le projet avec intégrité, que ce soit avant ou après son visionnage. Sur ses 2h30, ses mille contrastes, ses éclairs de génie comme ses choix plus douteux, le film monstre de Coppola est l’œuvre de tous les contraires et donc de tous les débats. C’est peut-être cette simple idée qui réunira tous ses publics : Megalopolis ne ressemble à rien d’autre.

Chaînon manquant entre les expérimentations de Murnau, certaines scènes d’ivresse rappelant celles du Dernier des hommes, et les déviances numériques de Spy Kids, Megalopolis semble être taillé dans le bois d’une époque révolue mais parvient paradoxalement à hisser son langage bien au-delà d’un simple pot-pourri indigeste. Entre split-screens, voix-off omniprésente, montage désordonné, l’indigestion n’est pourtant jamais loin mais la magie naît précisément de cette surenchère totale. La fascination tient avec fragilité dans cette forme en construction, qui ne semble jamais aboutir harmonieusement et qui donne au long-métrage des allures de chantier à ciel ouvert, semblable à celui entrepris par César, son protagoniste architecte.

Décrite ainsi, la proposition pourrait paraître hermétique, voire absconse. Pourtant, à l’inverse de son protagoniste cloîtré dans sa tour d’ivoire, Coppola allie le geste exigeant à une vraie humilité. Que César soit un alter ego du cinéaste est une évidence mais l’architecte se munit d’une réelle ambiguïté. Utopiste suicidaire mais aussi libertarien effronté, César n’est pas sans rappeler la figure d’Angelo (Tetro) dans toute sa noire ambivalence que Mr. Deeds (L’Extravagant Mr. Deeds) dans sa naïveté confondante.

Loin de la binarité annoncée, l’autoportrait est tout en zones d’ombres, épargné du narcissisme qu’on pourrait craindre d’un tel cinéaste au terme de sa carrière. À bien des égards, Megalopolis sonne même comme l’œuvre d’un jeune artiste, osant sauter d’un humour graveleux à de longs dialogues solennels citant Marc Aurèle, en passant par du soap opera sans concessions ou un imaginaire science-fictionnel droit sorti des années 50. Ces écarts, cette énergie, cette liberté générale ne permettent jamais un objet cohérent mais le fourmillement proposé par Coppola offre quelque chose de bien plus précieux : que ce soit d’un rire gêné ou d’un regard admiratif, Megalopolis fascine.

Megalopolis / De Francis Ford Coppola / Avec Adam Driver, Nathalie Emmanuel, Giancarlo Esposito, Aubrey Plaza & Shia Labeouf / 2h15 / États-Unis / Festival de Cannes 2024 – Compétition Officielle.

Une réflexion sur « Megalopolis »

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