
Les Linceuls avait l’étoffe d’un grand Cronenberg. Karsh (Vincent Cassel) est l’inventeur d’un nouveau type de draps mortuaires : ceux qui possèdent une caméra. Dans ces cimetières connectés, les familles peuvent voir depuis l’écran sur les tombes leur proche dans son cercueil. Des images en 3D auxquelles ils peuvent également accéder depuis leur téléphone, pour ne surtout rien manquer de la décomposition de l’être perdu. Jusqu’ici, tout va bien.
Karsh n’arrive pas à faire le deuil de sa femme Rebecca. Cassel devient le double du cinéaste (qui a récemment perdu sa femme) et propose de nouveaux angles de vue sur le corps humain. Diane Kruger devient une muse mutilée : la femme qu’il voit en toutes les autres. Si elle le hante au quotidien, Karsh trouve néanmoins une forme de réconfort, d’apaisement à la regarder disparaitre progressivement sous terre. Mais ce jusqu’à découvrir sur ses os d’étonnantes excroissances, qui ne sont pas le résultat du cancer mais plutôt de chirurgies intrusives. Est-ce l’œuvre du médecin en charge de son traitement, qui s’avère aussi être son ancien amant ? L’a-t-il mutilée afin de récupérer pièce par pièce ce corps qu’il avait possédé avant Karsh ?
Pourtant, ce qui va finalement intéresser le cinéaste n’est pas tant l’image du cadavre de la femme que les enjeux que provoque l’existence même de cette image. C’est à dire la quantité de données personnelles que cette nouvelle technologie brasse. Les Linceuls épouse alors le point de vue de ses personnages complotistes et formule pléthore d’hypothèses quant au potentiel vol d’information et à l’intrusion d’une intelligence artificielle malsaine dans la vie de Karsh. S’agit-il des russes, des chinois ou des médecins canadiens ? Qui est responsable du pillage-piratage des tombes et qui se cache derrière l’avatar du protagoniste ? Le film pose constamment de nouvelles questions sans jamais caresser l’idée d’y répondre. Comme toute théorie du complot, il tourne en rond sans argument mais avec la seule parole de ses personnages pour nous convaincre d’y croire. Sauf qu’en ajoutant complot sur complot, il oublie toujours le précédent pour un nouveau.
Or ce qu’on aurait aimé des Linceuls est qu’il poursuive le concept de la paranoïa liée au corps de la femme : ceux qui ont été en lui, ceux qui sont encore en lui ; grâce à une caméra ou à des capteurs placés sur ses os. Qui des deux amants aura le plus pénétré le corps de Rebecca ? Mais la psychose corporelle est délaissée au profit de celle technologique. Or elle est non seulement moins grisante mais aussi plus faiblement incarnée par la mise en scène du cinéaste, qui paraissait pourtant idéale pour traiter du premier sujet…
Les Linceuls / De David Cronenberg / Avec Vincent Cassel, Diane Kruger et Guy Pearce / 1h56 / Canada / Festival de Cannes 2024 – Compétition Officielle.