Memory

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Huitième long-métrage de Michel Franco, Memory orchestre la rencontre de deux âmes blessées : Sylvia, alcoolique en rémission qui élève seule sa fille Anna, et Saul, un homme atteint de démence précoce. L’une est incapable d’échapper au traumatisme inscrit dans sa chair, l’autre ne parvient pas à fixer le moindre souvenir. Un mélodrame beau et triste qui délaisse en apparence la mécanique froide et cynique qui traversait les précédents films du réalisateur mexicain. En apparence. Car toute la réussite de ce film (peut-être le plus beau de son auteur) réside dans le subtil travail de maquillage par l’écriture et la mise en scène qui dessine, sous le vernis chatoyant de la fiction réparatrice, un gouffre d’ambivalence tragique.

En grand directeur de spectateurs, Franco tisse un récit qui fonctionne avant tout par rétention d’informations. Face à ce qui s’apparenterait presque à un texte à trou, il nous place dans la position active et ludique d’enquêteurs pour qui un détail vaut mieux que mille mots (ce qui pourrait être le leitmotiv de tous ses films). Un exemple : quelques jours après avoir suivi Sylvia jusque chez elle en pleine nuit, Saul est chez lui, et l’on découvre par le biais d’un plan discret des photos de son ex-compagne sur une commode. Comme Sylvia, elle est rousse. Est-ce la raison qui l’aura lancé sur les pas de cette inconnue, dans un moment de confusion ? Rien ne nous le confirmera, mais cela est suffisant pour susciter le trouble.

Ce principe soustractif qui sous-tend le récit contamine jusqu’à la mise en scène du cinéaste. Abhorrant le champ-contrechamp et les inserts, ses scènes sont le plus souvent constituées d’un seul plan fixe, et semblent toujours nous situer à distance juste. Dans ces cadres larges, les personnages sont très concrètement mis en relation par la caméra, qui enregistre patiemment leur difficulté à être et s’ancrer dans ces espaces flottants. Il en est ainsi d’une scène de sexe sublime, dans laquelle le coït en lui-même est délaissé au profit d’une chorégraphie trébuchante des corps qui tentent maladroitement de s’accorder et glissent lentement vers le bord du cadre. Car ce que les mots taisent s’incarne dans les gestes, et ceux de Sylvia traduisent aussi bien son désir que les réminiscences douloureuses de violences sexuelles subies dans sa jeunesse.

C’est là toute la dimension tragique de Memory : de toujours ménager une chose et son contraire. Chaque fait de scénario nous guidant sur la piste d’un amour heureux porte en lui son envers pessimiste, comme la piqure de rappel d’un réel qui ne cesse de vouloir s’imposer aux personnages. Sylvia puise en Saul le courage nécessaire de révéler à sa famille l’inceste paternel dont elle fut victime. Pour autant, l’inceste est montré par un art de la suggestion comme un système structurant la vie d’une cellule familiale dont il est difficile de s’affranchir. Deux scènes en apparence anodines y font écho : l’une dans laquelle Anna entre dans la chambre qu’elle a laissée à Saul pour la nuit et l’entraperçoit nu, l’autre dans laquelle Saul se relève la nuit chez Sylvia et, à demi nu, ne sait plus quelle porte pousser face aux deux chambres contiguës. Vertige.

En faisant la part belle à la complexité du réel, Michel Franco gagne en profondeur et en persistance ce qu’il perd en réactions émotionnelles intenses, directes et, sans doute, fugaces. Les images équivoques de Memory nous hantent encore longtemps après sa projection, et se déposent en nous à un endroit très particulier : ni dans l’intellect, ni dans l’émotionnel, elles se teintent immédiatement d’une couleur passée, comme un souvenir ombrageux que l’on revisite à l’envie. A l’image de cette chanson belle et triste– l’unique du film, intradiégétique -, A Whiter Shade of Pale de Procol Harum, que Saul se repasse inlassablement, comme pour creuser en lui à la recherche d’une émotion enfouie.

Memory / De Michel Franco / Avec Jessica Chastain, Peter Sarsgaard, Brooke Timber/ Mexique, USA, Chili / 1h40 / Sortie le 29 mai 2024.

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