
Des années après la sortie de son premier film Brij Mohan amar rahe sur Netflix, polar comique maladroit, le réalisateur Nikhil Nagesh Bhat revient avec une œuvre d’un genre tout autre, à la violence survoltée que ne laissait pas présager son début de carrière. Le bien-nommé Kill débarque auréolé d’une enthousiasmante tournée en festival, notamment la finale du Midnight Madness à Toronto, section célébrant les récits de genre sans concession. Ce qu’on pourrait supposer être une nouvelle perle underground du 7ème art propose une formule simpliste : une guerre sans pitié et manichéenne confinée au sein de quelques wagons d’un train.
L’incipit de ce Die Hard ferroviaire déstabilise : après des premières images suivant un convoi de soldats armés jusqu’aux dents et bercé au tempo typique des films d’action, le réalisateur dévoile les mésaventures romantiques d’Amrit (Laksh Lalwani), membre émérite des forces spéciales, et de sa dulcinée Tulika (Tanya Maniktala), mariée de force pendant l’absence du héros. Dans un style rappelant les émotions pralinées d’un soap opera, les deux amants maudits se retrouvent dans un train et espèrent convaincre le patriarche Baldeo (Harsh Chhaya) d’approuver leur union, au gré des traditions et des convenances. À ce mélodrame surprenant s’ajoutent des effets de montage répétitifs qui appuient tour-à-tour la beauté angélique de Tulika, princesse aussi immaculée que son preux chevalier Amrit. Et si les bons sentiments sous-entendent un portrait acide de la société indienne, Kill s’introduit comme un ersatz de comédie romantique en frappante contradiction avec les effusions de sang à venir.
Enfin, le train se met en marche et les criminels envahissent les wagons. Ils sont menés par le sadique Fani (Raghav Juyal), psychopathe bon-enfant prompt à taillader tous les voyageurs récalcitrants. À bas les déclarations d’amours manquées, voilà que la caméra suit les exactions déplorables des criminels en supériorité numérique puis la lente reconquête d’Amrit, seul contre tous. L’action violente, honnête imitation d’un Bullet Train (David Leitch, 2022), exploite ici l’extrême confinement des cabines passagers, des toilettes crasseuses, des chambres du wagon-lit qui, conjuguées avec le grand nombre d’ennemis, assurent des affrontements nerveux et inventifs. Contre les armes blanches et les pistolets, Amrit transforme le train en une immense armurerie à ciel ouvert et arrache, mètre après mètre, des victoires aussi jouissives qu’éphémères.
Hélas, le récit cède trop souvent aux sirènes du mélodrame présenté en amont. Derrière cette valse de coups et de cris semble se dessine une lutte entre deux clans familiaux, chacun prêts à tout pour assurer la survie des siens. Les bandits pleurent les victimes dans leurs rangs et appellent à la revanche au même titre que le héros de plus en plus violent et impitoyable. Si l’on peut saluer cette volonté de nuancer le manichéisme ambiant, le réalisateur semble se fourvoyer sur la profondeur et l’intérêt de son œuvre, s’illusionnant tracer une grande tragédie dont chaque mort mériterait des ralentis déchirants et des flashback tire-larmes qui, à terme, font plus rire qu’émouvoir. Heureusement, Kill est remis sur les bons rails tandis que l’œuvre verse dans l’ultraviolence la plus débridée. Aux bruitages excessifs des soap opera se substituent les craquements d’os, les déchirements de la chair et les vaines supplications des ennemis. La mise en scène emprunte plus à l’horreur qu’au film d’action tandis que son héros s’éloigne d’un John Wick et s’approche d’un croque-mitaine vengeur et invincible. Alors que les cadavres s’entassent et que le train atteint son terminus, Kill assure et assume le plaisir primaire d’un massacre bien mérité.
Kill / de Nikhil Nagesh Bhat / avec Laksh Lalwani, Tanya Maniktala, Harsh Chhaya, Raghav Juyal / Inde / 1 h 45 / sortie le 11 septembre 2024