
En 2022, Mohammad Rasoulof est emprisonné. Il assiste depuis sa cellule à la naissance du mouvement « Femme, vie, liberté », qui lui inspire un nouveau film. Alors qu’il est en train d’en terminer le montage au début de l’année 2024, une nouvelle condamnation frappe le cinéaste. Il n’a plus d’autre recours que de fuir son pays. Tourné dans le secret le plus total, Les Graines du figuier sauvage est son message d’admiration à la résistance des femmes et à la témérité de la nouvelle génération iranienne. Un film sur le courage, qui fait lui-même acte de bravoure.
Le figuier sauvage laisse tomber ses graines sur les branches des arbres plus bas que lui. Avec le temps, ces graines éclosent et leurs racines s’étendent vers le sol. Le figuier naissant va alors entourer et étrangler de ses branches l’arbre hôte pour finir par s’implanter à sa place. Dans le film de Mohammad Rasoulof, il sera bien question d’émancipation par la violence. En Iran, pour devenir femmes, Sana et Rezvan n’ont d’autre choix que de tuer le Père.
Iman, leur père, est un être tangible, solide. Son corps est vu et reconnu. Lorsqu’à plusieurs reprises il s’asperge le corps d’eau, il ne disparait, ni ne se dissout, dessous. Son visage, c’est par honte qu’il le cache, tantôt avec un peignoir, une serviette ou un masque. Pour lui, se voiler signifie s’effacer temporairement. Or pour sa femme, Najmeh, Sana et Rezvan il est question de survie. Elles sont celles dont les corps sont voilés et dont les visages se perdent sous le plomb. Lorsqu’on voit les silhouettes d’Iman et de Najmeh à contre-jour, les contours du premier sont discernables tandis que ceux de la seconde restent troubles. Vêtue d’un grand voile blanc, sa présence physique est reniée, son corps invisible.
Le premier élément marquant dans Les graines du figuier sauvage, film d’une richesse formelle folle, est ce travail sur l’aspect fantomatique de certains des personnages. Dès l’ouverture du film, dans les bureaux du tribunal, nos yeux s’attardent sur des silhouettes qui s’avèrent être en carton. Dans ce couloir infernal aux allures du Styx, des prisonniers viendront se joindre aux mannequins. Face au mur, les yeux bandés, ils entrent dans le monde des spectres : les bureaucrates et soldats les dépassent sans même les voir.
Ces invisibles qu’on répriment jusqu’à les faire entièrement disparaitre existent néanmoins au travers de vidéos qui circulent sur les réseaux. Ça n’est pas un film d’horreur que les deux adolescentes regardent le soir pour se faire peur, blotties l’une contre l’autre dans un lit, et, pourtant, ça en a tout l’air. Rasoulof ponctue son film d’images de violences policières, capturées à la dérobée lors de manifestations. Il met en scène la multiplicité des regards face à la polysémie de l’image : elle est autant outil de manipulation que de révélation. La bataille entre l’image-source (télévision versus internet) revient plus tard comme combat d’image-preuve : un homme et Iman s’affrontent, portable à la main, pour révéler les atrocités commis par l’un et l’insoumission de l’autre.
Les graines du figuier sauvage n’est pas un film qui travaille la rupture formelle ou narrative mais une œuvre qui manie des miroirs. Le face à face révèle les différences, la symétrie expose les contrastes. Le cinéma de Mohammad Rasoulof repose sur une mise en scène d’associations visuelles, auditives ou sensorielles. Dans le lavabo, Najmeh jette les billes métalliques récupérées sur le visage d’une amie de sa fille, atteinte par un tir de chevrotine. Le son des billes sur la faïence rappelle celui des balles sur la table. Retour au premier plan : on voit et entend des munitions qu’on pose, balle par balle, lorsqu’on donne à Iman son arme de service. Ça n’est pas lui qui a tiré sur la jeune étudiante mais il travaille pour le régime qui a rendu cette catastrophe possible. Il n’est pas directement impliqué, d’ailleurs les scènes sont éloignées au sein du film, mais pourtant elles sont corrélées. L’écho mental qu’elles provoquent est sans équivoque : Iman est coupable.
La structure globale du film répond elle-même à des principes de symétries formelles, mettant constamment en scène un contraste entre intérieur et extérieur. Dans l’espace de l’appartement, Iman est maître des lieux. En plaçant son arme dans le tiroir de sa table de nuit, il amène le pouvoir qu’il exerce professionnellement dans l’enceinte de la maison, dans sa vie privée. Alors l’inversion a lieu : l’arme disparaît et son ascendant aussi. L’une des filles a repris le pouvoir. L’appartement n’est plus sûr, il a été le lieu de trop nombreux secrets qu’Iman ignore. Il tente alors de se rendre dans sa maison de famille, un espace qui, encore une fois, lui appartient. Mais, loin de tout, dans le désert, la nature rééquilibre la balance et reprend ses droits. Les femmes rejoignent l’extérieur, la réalité. Cette nature immuable et amovible engloutit les villes et les civilisations. Et le cinéaste fait alors de son protagoniste masculin un vestige du passé, au même titre que ses idées. Il ensevelit les attributs du régime sous les ruines à la façon d’une nature morte. « Femme, vie, liberté » : rien de plus naturel.
Les graines du figuier sauvage / De Mohammad Rasoulof / Avec Missagh Zareh, Soheila Golestani, Mahsa Rostami, Setareh Maleki, Niousha Akhshi / Iran / 2h46 / Sortie le 18 septembre 2024.
Belle chronique seulement il est projeté dans peu de salles actuellement !
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Très belle critique Chloé, dans laquelle je me retrouve pleinement. Tu fais bien d’insister sur le pouvoir des images ici convoqué, de leur rôle dans ces mouvements d’émancipation comme dans l’usage délétère qu’ne fait le pouvoir. L’horreur éclate ici au grand jour tandis que le film se tourne dans la nuit de la clandestinité. Un acte de bravoure salué par le jury cannois, et qu’il est plus que jamais nécessaire de soutenir.
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